Le plus beau métier a perdu son plus bel artisan

"Tu n'imagines pas la joie... ", disait l'homme heureux exerçant le métier qu'il aime dans les meilleures conditions. C'est ce sourire légèrement fendu, non pas jusqu'aux oreilles car il avait le bonheur discret, que j'ai malgré moi aux commissures des lèvres en pleurant, comme tous ceux qui aiment la chanson, le piano, le jazz, les "petits matins", les "choses inutiles" et "le chant des bruants sur les fils", la mort de Sylvain Lelièvre, si abruptement survenue hier. En entrevue l'an dernier au Devoir, alors qu'il se préparait à immortaliser au Lion d'Or l'extraordinaire spectacle Versant jazz créé au Festival international de jazz de Montréal l'année d'avant, le doux homme de Limoilou frétillait de la même ferveur que l'ado qu'il fut, sortant d'avoir vu The Eddy Duchin Story et décidant qu'il allait un jour jouer du jazz.

Ce Lelièvre, disposant enfin du sextette de ses rêves, était beau à voir, simplement et humblement content de ce que la vie lui apportait de récompenses sur le tard mais pas trop, fier d'avoir mené son affaire quatre décennies durant en marge du vedettariat et d'en récolter tout de même quelque usufruit. Non seulement Versant jazz allait être enregistré (et le fut, fameux disque plein de swing et de sentiment) mais son coffret rétrospectif paru en 2000, en plus de recevoir un Félix, se vendait fort bien. C'est qu'il en avait mis, du temps, à L'Intégrale qui rassemblait en quatre splendides compacts la huitaine d'albums parus entre 1975 et 1989: Lelièvre était en toutes choses un appliqué, un minutieux, un méthodique, un rigoureux, un délicat, un sensible du tympan, et presque tout l'argent du projet avait fondu en fignolage du transfert en audionumérique. "J'ai écrit ma première chanson, paroles et musique, en un peu plus de six heures", écrivait-il en 2001 dans la préface d'Écrire une chanson, le guide de Robert Léger. C'était en février 1960. Pareil miracle pour la deuxième. La troisième lui prit "trois longs et pénibles mois". Leçon apprise pour toujours: "À la base de tout art - si populaire ou "commercial" soit-il -, il existe un artisanat."

Sylvain Lelièvre était d'abord et avant tout cela: artisan de la chanson d'ici, au sens le plus noble du mot. Au sens d'un métier que l'on tisse. C'est bien pour ça qu'il était en même temps prof, animant depuis la fondation du cégep Maisonneuve des ateliers d'écriture assortis de cours de littérature. Il tissait. Pour avoir vu ses copies d'élèves annotées, je sais qu'il enseignait comme il écrivait ses chansons, ne lésinant pas plus sur les détails que sur la qualité de l'expression. Ce pari d'exigence-là, Lelièvre l'aura tenu dès ses premières chansons publiées, celles qu'il offrait aux Aimé Major (Après l'hiver), Monique Leyrac (Les Amours anciennes) et Renée Claude (Quand le soir descend) dans les années 60, puis maintenu toute sa vie d'auteur-compositeur-interprète. Parcourir son oeuvre, c'est faire l'expérience d'une constance rare: Lelièvre n'était pas le plus couru des chanteurs, mais il avait en cela ses fidèles, constamment récompensés.

Qu'il s'agisse des chansons qui le révélèrent finalement en son nom propre au milieu des années 70, Le Blues du courrier, Old Orchard (avec la voix de son ex-élève Fabienne Thibault) et Tombouctou, sur l'album Petit matin (1975), celles de l'album Programme double, qui le consacra l'année d'après, L'Embellie, Toi l'ami et surtout sa chère Marie-Hélène (dont les royautés lui assurèrent bon an mal an "une petite rente") jusqu'à celles, tout aussi admirables, de l'ultime disque de studio Les Choses inutiles (1978), les Gravelbourg, Petit désespoir et Le plus beau métier, Lelièvre aura patiemment tissé une riche et belle courtepointe de chansons où la condition d'artiste aura servi de motif: de Lettre de Toronto (à propos des servitudes du showbiz) à Drummondville (sur la vie en tournée), du Temps des chansons au Chanteur indigène ("On est toujours un peu l'Iroquois de quelqu'un", chantait-il à propos de l'accueil fait aux chanteurs québécois en France), le "joueur de piano" aimait chanter les siens.

De ses premiers pas guidés par le grand tisserand Vigneault, il a toujours gardé l'amour du processus. "Je chéris ce mot-là: métier", écrivait-il encore pour le livre de Léger. "Il évoque pour moi l'amour du travail bien fait, la somme d'une longue expérience, un apprentissage jamais fini, une profonde connaissance des matériaux, une patience aussi... " Il aurait pu ajouter: le don de soi. Cet étudiant en architecture en aura bâti, des maisons: une quinzaine d'albums, mais aussi des recueils de poèmes, des nouvelles et un savoureux roman intitulé Le Troisième Orchestre, paru en 1996, où transparaissait sa passion pour Eddy Duchin et autres Tommy Dorsey, ce "bonheur du jazz" qui l'habitera jusqu'à la fin. "Quoi faire après [L'Intégrale]?", s'était-il demandé, lucide. "D'autres spectacles avec quelques nouvelles chansons, peut-être deux, trois albums avant la date de mon décès? Ce destin-là, un peu écrit d'avance, j'ai eu, grâce au spectacle du Festival de jazz, l'occasion de le refuser."

Aujourd'hui, alors que nous pleurons Sylvain Lelièvre, Tommy Dorsey a un nouveau joueur de piano dans son orchestre céleste pour "prendre des chorus".