Katerine et les robots

Katerine — de son vrai nom Philippe Blanchard, né à Chantonnay, en Vendée, quelques mois après Mai 68 — est un des énergumènes les plus curieux de la chanson française, sorte de dandy décalé, un brin exhib', qui aime bien se travestir, au propre comme au figuré. Comprenez qu'il change souvent de look, et sa musique aussi. Voilà qu'il donne dans l'électro: toute la musique de ce nouvel album a été créée à partir de ce qu'on appelle un groovebox, petite boîte à sons déjà périmée. Pensez qu'au départ, la chanson qu'il pratiquait s'apparentait plus à la Françoise Hardy première époque ou au Tourbillon de Rezvani que chantait Jeanne Moreau. Entre les deux, on lui a connu diverses périodes, dont une très rock avec le groupe The Recyclers. Bref, Katerine est un insaisissable.

Un insaisissable qui voudrait bien être saisi, pour ne pas dire étreint. C'est le propos de ce disque un peu désespéré (mais désespéré en toute légèreté), qui pose sur fond de musique robotique une question essentielle dès Êtres humains, la première chanson: «Qui est cet être humain là, à côté de moi?» Suivent d'autres chansons qui montrent justement à quel point nous ne nous posons plus cette question-là. Elles le montrent par la forme, cette musique de club qui propulse l'album à plusieurs centaines de battements par minute, musique qui rend fou. Elles le montrent aussi par les textes, mitraillade d'observations traitées sur le mode de l'ironie et de l'absurde, textes ponctués par une ribambelle de dates, d'heures, de pourcentages et de chiffres divers qui déterminent tout, de la routine du quotidien (Borderline, Le Train de 19h) aux événements marquants (la rencontre avec la fille de Le Pen dans Le 20-04-2005, le choc du 11 septembre) et jusqu'aux émois amoureux d'hier et de demain (78-2008).

Ce n'est pas original en soi que de dire que ça va trop vite et qu'on s'y perd. La musique robotique non plus n'est pas neuve. À dessein. Katerine fait à sa manière rétro-futuriste le constat que cet avenir annoncé tout le siècle dernier, cet empire des robots dont parlait Azimov, eh ben, on est en plein dedans. Incomprésention absolue. Insensibilité totale. Robots après tout, titre Katerine en écho à l'album techno-hardcore de Daft Punk, Human After All. Sauf que les robots, c'est nous. Nous qui menons une vie robotique.

Et Katerine s'inquiète de son sort de robot, du sort de tous ces gens dans le train et dans le métro, de ses parents, de tous ceux qui, je paraphrase, sont sur la table d'opération pendant qu'il éjacule, de tous ces gens qui dansent toute la nuit au Louxor (dont lui-même). Que devient-on ainsi à danser tout seul avec tant d'autres gens qui dansent tout seuls? Qui est cet être humain là, à côté de moi? Autant de questions qui ne peuvent provenir que d'un être humain.

Robots après tout est en cela un disque extrêmement important, certes déroutant parce qu'il ne se donne pas en chansons traditionnelles, avec couplets et refrain, parce que les mélodies, quand il y en a, sont impossibles à fredonner, parce qu'il nous étourdit comme sur une piste de danse, mais un disque qui cherche à la manière un peu tordue de cet être complexe qu'est Katerine à nous sortir de notre torpeur et à nous rendre un peu plus conscients d'autrui. Humains, quoi.

Le Devoir

ROBOTS APRÈS TOUT

Katerine

Rosebud / Barclay