Dan Bigras: pour son fils, pour lui-même et pour nous

Revoilà Bigras sur disque. L'abandon de la carrière de chanteur qu'il menait depuis le milieu des années 80, décrétée après Le Chien, cet album de 1998 qui ressemblait tant aux précédents que Bigras lui-même s'était senti vidé, a vécu. «C'était une erreur de croire ça, admet le grand Dan en souriant à moitié. Dire qu'on prend sa retraite, c'est un plan de carrière. Un plan à l'envers, mais un plan quand même. Et les plans, ça marche jamais. Tu vas où tu vas, tu fais ce que tu fais, c'est tout. Mais c'est une erreur qui a permis des belles affaires.»

Comme on sait, Bigras est allé s'éprouver ailleurs. Dans la pratique de sports de combat, jusque dans ses formes les plus extrêmes, il a trouvé l'exutoire de vieilles rages et quelque chose à dire avec ses mots à lui: la narration de son premier film en tant que réalisateur, Le Ring intérieur, très honorablement reçu par la critique en 2002. Enfin, Bigras avait trouvé le chemin de la parole. Accomplissement majeur pour le fils d'écrivain. «J'ai toujours voulu écrire, mais à 15 ans, comparé à mon père, je trouvais mes mots chenus. Quand j'ai commencé à chanter dans les clubs, c'était du blues en anglais: le problème ne se posait pas. Et quand l'occasion s'est présentée de faire mes propres chansons, je me suis acoquiné à des poètes ou des paroliers extraordinaires.»

Comment écrire quand on a Langevin ou Mistral qui disent tout tellement mieux? «J'avais juste déplacé le problème. Il a fallu pour écrire que je commette cette erreur de lâcher la chanson pour me retrouver dans une place où je n'ai plus eu le choix.» Écrire un scénario, une narration, contre toute attente, il avait ça au bout des doigts. Presque facilement. «L'inhibition est tombée. J'essayais pas d'écrire une belle chanson, j'écrivais, c'est tout. Et ça, ça se pouvait.» Dans le même mouvement, Bigras s'est découvert acteur plus que potable, dans Tag, Le Dernier Chapitre, etc. Il achève présentement son deuxième film, La Rage de l'ange, en même temps qu'il revient à la chanson avec Fou, un plein album de musiques à la Bigras sur lesquelles il a couché, pour la première fois (à quelques essais près) ses propres textes.

Aboutissement naturel. «Dans cette écriture de récit pour le cinéma a commencé à pousser une autre écriture, parce que ça prenait les tounes pour aller dans le film. Une sorte d'écriture automatique. T'écris quelque chose, tu comprends pas le sens, puis tu finis par comprendre l'émotion qu'il y avait dedans, et tu écris le reste.» Déformation heureuse de ses années passées à chanter les poètes, il écrit naturellement en rimes croisées, au piétage égal. Musique des mots à même le corps. «Ça doit être que j'écris comme je joue. Il y a toujours du beat.»

De fait, l'écriture chansonnière de Bigras est très maîtrisée, autant quand il écrit sa colère envers les patrons de corporations dans C'est à moi que tu parles? que lorsqu'il manie l'ironie jusqu'à l'autoparodie dans Entre les draps, ou qu'il décrit un sentiment d'amour fou dans la chanson-titre. C'était en lui, faut croire. «Faut croire. J'avais les outils et je le savais pas. La différence, maintenant, c'est la conscience. Je vis une hostie d'belle vie, ces temps-ci! Je travaille comme un malade, mais je suis en pleine possession de mes moyens. Je suis mon propre producteur, mon propre réalisateur, mon propre éditeur, et je suis mon propre technicien quand je fais des prises de son. Avec tout ce contrôle-là, si j'arrive pas à m'exprimer... J'ai ma parole, mes notes, mes images. C'est exaltant comme un buzz d'alcool ou de dope, sauf que c'est utile et intelligent au lieu d'être destructeur.»

Dans le livret, chaque texte est suivi d'un mot d'explication destiné à son fils de dix ans. L'album entier, de fait, est dédié à Olivier. «Mon métier me vole beaucoup à mon fils. Je pense que c'est ma manière de l'inclure, de le rejoindre. Je sais que c'est chiant pour un petit garçon d'avoir un papa connu. Mais ça a aussi des bons côtés: je peux me servir de ça pour lui dire des choses.» Et nous les dire en même temps? «Tout est à recevoir en même temps. Les paroles, les musiques et l'amour de ma vie qui est mon fils. C'est mon "package", à prendre ou à laisser.»

FOU

Dan Bigras

Disques de l'ange animal (Sélect)

Collaborateur du Devoir