Beatle un jour, Beatle toujours

Pete Best, le premier batteur des célèbres Fab Four.
Photo: Jacques Grenier Pete Best, le premier batteur des célèbres Fab Four.

Jeté comme un malpropre juste avant que la planète ne succombe aux p'tits gars de Liverpool, le batteur des mythiques années de galère a non seulement survécu à sa terrible déveine mais trouvé respect et bonheur auprès de l'immense communauté des fans du groupe, dont fait partie le patron de MusiMax, qui lui déroule aujourd'hui le tapis rouge à l'occasion de la sortie de Best Of The Beatles, DVD racontant SA version de l'histoire.

Rencontre avec un perdant pas mécontent de son sort. Pete Best est à Montréal depuis hier, invité d'honneur à MusiMax. Pete Best? Mais si, Pete Best, le Beatle congédié. Pete Best qui aura 64 ans en novembre et qui va plutôt bien, merci. Pete Best qui vit honorablement sa vie, batteur au sein d'un groupe qui porte son nom, promenant son p'tit bonheur de convention de fans des Beatles en convention de fans des Beatles, signant des exemplaires de son autobiographie et racontant sans lassitude son lot habituel d'anecdotes datant du temps de vaches maigres mais de bon rock'n'roll où il était un vrai de vrai Beatle — de la fin de 1959 au 16 août 1962, très précisément. C'est ce fatidique jour-là, faut-il rappeler, que Brian Epstein, gérant du groupe, l'informa de la décision unanime de John, Paul et George: on l'avait remplacé par un batteur au plus gros nez que lui. «Les boys veulent Ringo. Ils commencent avec lui samedi.»

Dans le DVD intitulé Best Of The Beatles qui paraît ces jours-ci, dont MusiMax diffuse ce soir une version abrégée entre les deux heures d'interview en direct de Sonia Benezra (traitement royal que l'on doit au patron Pierre Marchand, fan fini des Beatles), le batteur déchu décrit en toute simplicité sa réaction: «Ça a été une bombe.» D'autres que lui se seraient désintégrés. Pensez, rater ce qui s'en venait. Veau, vache, cochon, couvée. La gloire. L'adulation. Les millions. Remarquez, personne ne peut dire si les Beatles de Liverpool seraient devenus nos Beatles à tous avec Pete. Question de chimie: il fallait Ringo, se dit-on. N'empêche. Mettez-vous à la place de Pete Best, qui tenta pendant deux ou trois ans le coup avec divers groupes, puis renonça à la vie de musicien et se trouva un emploi au sein de la fonction publique, où il demeura jusqu'à sa retraite en 1993. «Je n'en ai pas fait une maladie», affirme-t-il d'un ton doux, confortablement installé dans la loge de MusiMax où se succèdent les médias locaux. «Je me suis débrouillé. Ce n'était pas pour moi une affaire d'argent ou de gloire. C'était une question de fierté. Ce dont j'ai souffert, c'est qu'on dise dans tous les documentaires et qu'on écrive dans toutes les bios que je n'étais pas assez bon batteur.»

C'est bien pourquoi sa seconde vie de musicien lui plaît tant: «En 1988, j'ai accepté de participer à un spectacle dans une convention de fans, et la réaction a été formidable. Les gens me voyaient et se rendaient compte que je savais jouer.» Le bassin de fans des Beatles à travers le monde est tel que le Pete Best Band n'a jamais chômé depuis. De la même façon que d'autres témoins de l'équipée, parents, amis ou anciens employés des Beatles, se croisent et se recroisent dans le circuit des conventions. Existence parasitaire? «Pas du tout. C'est très agréable de rencontrer des gens qui vous apprécient. Des gens qui savent ce que j'ai apporté aux Beatles.»

Les fans ne sont pas seuls à réhabiliter Pete. Dans le documentaire, les musiciens d'autres groupes de l'époque parlent de Pete Best avec la plus vive admiration, le décrivant comme un «powerhouse drummer». Une machine à tapocher. «Avec les Beatles, à Hambourg comme à Liverpool, je jouais toujours très fort. Il le fallait: je n'étais jamais amplifié. Alors, je tapais, je tapais, en essayant d'imiter mon idole Gene Krupa, et je passais à travers les peaux. On faisait un sacré bruit!» Il sourit. Je lui dis que les rares enregistrements où on l'entend — le disque où les Beatles accompagnent Tony Sheridan, l'audition ratée pour Decca, le bout d'essai de Love Me Do révélé par le premier volume du Beatles Anthology — ne reflètent pas ce style agressif. «Il n'existe pas d'enregistrement représentatif des Beatles tel qu'on était au Star Club ou au Cavern. Je le dis souvent: il fallait être là.»

Hélas, nous n'avons de ces Beatles bruts, tout de cuir vêtus, qu'un film d'amateur, miraculeusement retrouvé par Roag Best, frère de Pete et producteur de Best Of The Beatles. «Le gars qui avait le film l'a déniché après l'Anthology, précise le frérot. C'est pour ça qu'on a pu l'utiliser.» De fait, ce sont les nombreux témoins jamais interviewés auparavant qui justifient l'achat du DVD: on y entend peu ou pas les Beatles. «Les droits sont devenus prohibitifs.»

Certes, le DVD constitue une source de revenus non négligeable pour celui qui, jusqu'à l'Anthology, n'avait jamais touché un sou vaillant en dividendes. Présent sur dix des soixante titres du premier volume, Pete Best a enfin pu récolter sa juste part de la cagnotte beatlesque. «Disons que c'était un bon montant. Une sorte de remerciement pour services rendus. Disons surtout que ça m'a fait du bien que les autres daignent enfin m'inclure dans l'histoire.» Aucun des Beatles, faut-il ajouter, ne lui a reparlé depuis 1962. «C'est comme ça, dit Pete, résigné. On est quand même liés pour toujours.»

Collaborateur du Devoir