37e Festival international de la chanson de Granby - Toutes catégories confondues

Textes tranchants, musiques tous azimuts, jeu très pro, sonorités originales, Benwala a tout ce qu’il faut pour exister dans les parages des Polémil Bazar, Mes Aïeux et compagnie. — Source Danièle Francis
Photo: Textes tranchants, musiques tous azimuts, jeu très pro, sonorités originales, Benwala a tout ce qu’il faut pour exister dans les parages des Polémil Bazar, Mes Aïeux et compagnie. — Source Danièle Francis

Granby — C'était chacun ses bébelles, chacun dans sa cour, autrefois. Trois soirées, trois catégories, une soirée de finale par catégorie, et puis trois lauréats. Cette année, pour la première fois en 37 ans de Festival international de la chanson de Granby, c'était tout le monde ensemble. Oranges, pommes et poires dans le même sac. Jeudi, vendredi et samedi derniers, chaque affiche proposait un auteur-compositeur-interprète, un interprète et un «collectif». Entendez par collectif un groupe où un artiste faisait bloc avec ses musiciens.

Réaménagement d'épicerie qui change quoi? Sur les étalages, rien. Le jury de pros du métier a dûment déterminé un lauréat par catégorie. Nommément: Alexandre Farina chez les auteurs-compositeurs-interprètes, Angélique Duruisseau chez les interprètes, et le groupe Benwela (prononcez «ben voilà» en mâchouillant les mots) chez les «collectifs». Tout au plus a-t-il fallu que les jurés prennent des notes, histoire de rafraîchir les mémoires au moment de tout décider, samedi soir: la comparaison n'était pas aussi aisée qu'auparavant, alors que défilaient, regroupés, les comparables.

Chacun son préféré

Seulement voilà, pour qui assistait à l'une ou l'autre des soirées, en direct de la grande salle du chic Palace ou par le truchement de la grosse télé dans la petite salle de presse, ce n'était plus les comparables que l'on comparait. Chaque soirée avait son existence propre, et ses points de comparaison. Toutes catégories confondues. Réflexe humain, chacun ressortait avec un préféré. Jeudi, tiens, c'était Gaële que pas mal de gens retenaient. Pas parce qu'elle concourait en tant qu'interprète. Parce qu'elle était la meilleure ce soir-là — plus en vie, plus craquante, plus mémorable. Bien meilleure que le groupe Chambre (bon country atmosphérique, mais chanteur inexistant) ou l'auteur-compositeur-interprète Hubert Cotton (gentil, mais fade). Notez: cette performance remarquable a valu à Gaële le prix de la «meilleure présence sur scène», ainsi que le prix «coup de coeur [du festival suisse] Pully Lavaux à l'heure du Québec», mais pas la palme des interprètes. Notez par ailleurs que toute l'effervescence de la chanteuse n'a pas empêché le prix ROSEQ d'aller à Hubert Cotton. Chacun sa texture.

Vendredi, c'est Alexandre Farina qui se distinguait. Rien à voir avec la catégorie. Cinq ans après sa victoire à Ma Première Place des Arts, le gars avait de toute évidence raffiné son art, creusé son for intérieur jusqu'au coeur du sujet et cerné son personnage. Singulier, le personnage. Imaginez Fernand Raynaud et CharlÉlie Couture sous un même chapeau. L'impression était si forte (il a aussi obtenu le prix OFQJ) qu'on en oubliait la tout aussi victorieuse Angélique Duruisseau, aussi intense qu'énervante, rapport à sa gestuelle tout en sparages. Le jury l'aura bien notée sur les autres critères, faut-il croire. Le collectif Ma blonde est une chanteuse, aparté conjugal du Karlof Orchestra, n'était pas sans intérêt dans le genre kitsch extrême, mais la parodie a vite tourné à la niaiserie. Tout espoir n'est pas perdu: le prix FrancoFolies leur fournira une scène pour remettre ça.

Samedi appartenait à Benwala, formidable sextette rock-métal-prog-chansonnier de Sherbrooke (prix de la presse, prix Réseau Ontario). Textes tranchants, musiques tous azimuts, jeu très pro, sonorités originales, Benwala a tout ce qu'il faut pour exister dans les parages des Polémil Bazar, Mes Aïeux et compagnie, à cela près que le chanteur, sorte de René Simard à la sauce François Guy (!), mesure encore mal ses effets. Détail: la performance de Benwala — massive, éclatée — frappait trop irrésistiblement pour s'en formaliser. À l'opposé, la chanteuse française Émily Loizeau, dans le genre meneuse de foule, frôlait l'insupportable. De la salle de presse, on lui criait des noms. Allez comprendre, le Festival de la chanson de Tadoussac lui a décerné son «prix coup de coeur». On comprenait mieux pourquoi le tout jeune Geoffrey Larivière, pourtant fort talentueux, est reparti bredouille: c'est à la Star Académie qu'il aurait dû se présenter. Qu'à cela ne tienne. On le reverra un de ces jours dans un opéra-pop.

Ces soirées de noix mélangées auront démontré ceci: ce sont toujours les cajous qu'on aime le plus. Comprenez qu'en sortant les catégories de leur niche, en les exposant ainsi les unes aux autres, on a révélé une fois pour toutes ce qui compte: la valeur intrinsèque de l'artiste. De plus en plus floues, les frontières entre interprètes, auteurs-compositeurs-interprètes et collectifs ne semblent plus justifiées que pour répartir plus largement les prix. Avec ce que cela suppose de dilution dans l'impact médiatique. C'était clair samedi soir, alors que Benwala jetait tout le monde par terre, éclipsant tout ce qui avait précédé: viendra un jour où Granby ne remettra plus qu'un seul Grand Prix. Qui comptera triple.

Collaborateur du Devoir