Vitrine du disque - La nécessaire cérémonie des adieux

PARLE-MOI

Chloé Sainte-Marie

Disques FGC Inc. (Sélect)

Ce troisième disque de Chloé Sainte-Marie est une réussite telle qu'on en ressort en même temps ému, heureux et impressionné. C'est qu'il était fichtrement difficile à réussir, ce disque, parce que proche dans l'esprit et la forme des précédents. Il l'est pourtant. Plus inspirant, plus beau, plus abouti que ne l'était le deuxième de Chloé, Je marche à toi, paru en 2002, pourtant auréolé d'un Félix et fort d'une critique tout en superlatifs. Deuxième disque dont on disait la même chose: plus inspirant, plus abouti, plus beau que le premier, Je pleures, tu pleures, paru en 1999. Ce n'est pas rien, ce constat en forme d'escalier, quand on sait à quel point ces disques existent en parfaite continuité. Et qu'on y retrouve pour l'essentiel les mêmes gens. Oui, c'est encore Gilles Bélanger qui signe la plupart des musiques. Encore Réjean Bouchard qui joue les guitares et réalise l'album. Et oui, Chloé y chante encore majoritairement des poèmes de Gaston Miron et de Patrice Desbiens (mais aussi du Roland Giguère, du Joséphine Bacon et du Alexis Lapointe). Et il y a encore au moins une chanson dont le texte est de Gilles Carle et la musique de François Guy (la très, très belle Brûle brûle).

Ce n'est pas rien parce que ça montre qu'il y a du bon à la fidélité, du bon à poursuivre un chemin en se soutenant les uns les autres, sans la prétention de tout réinventer à chaque étape. Chloé et les siens ont simplement gagné en confiance, s'autorisant le temps de l'approfondissement. On mesure maintenant la juste ampleur du talent d'un Gilles Bélanger, qui a trouvé en Chloé l'interprète idéale de ses mélodies folk et qui parvient à leur marier les textes exigeants (car pas du tout rimés!) des poètes que la chanteuse s'est donné la mission de porter (ça tient de l'exploit dans L'Ombre de l'ombre, de Miron, ou Toi le mordore, de Giguère). On apprécie pleinement le tact d'un Réjean Bouchard, qui enrobe d'américanité vraie, palpable, les musiques de Bélanger et des autres. Et l'on assiste, admirativement, à l'épanouissement de Chloé la chanteuse. Elle partait de loin: rappelez-vous, elle n'était que la dernière égérie de Gilles Carle, avec ce que cela comportait d'idées reçues, et nous fûmes plusieurs, au temps de Je pleures, tu pleures, à la rejeter d'emblée. Chloé Sainte-Marie n'avait jamais été vraiment actrice, elle ne serait certainement pas plus chanteuse qu'une Carole Laure: pourtant, aujourd'hui, dans cette peau de chanteuse qui est la sienne, elle donne les mots de ses poètes chéris avec une remarquable précision dans le phrasé, une parfaite justesse de timbre et la plus contagieuse tendresse dans le ton.

Et plus encore que sur les autres disques, elle chante par le biais de ces poèmes choisis ce qui ne se chante jamais nommément: la maladie, la mort et la souffrance, et jusqu'aux adieux. Sans pathos, sans emphase, sans rien d'autre que ce que les mots disent. Des mots le plus souvent terriblement simples. «Adieu l'ami / Adieu la vie», écrit Gilles Carle à la fin de Brûle brûle. Chloé prend ces mots-là et les lui chante en retour. Courage? Non. Prise directe à la terre. Gros bon sens de fille lucide. Et c'est à nous, mortels si occupés à nier notre mortalité, nous autres experts de la fuite en avant ou du repli sur soi, que ça parle. Tout doucement. Cet album, parce qu'on n'y fait jamais semblant que la mort ne viendra pas, célèbre en toute connaissance de cause la vie pendant qu'elle a lieu. Pleinement. Densément. En pleurant parfois, en rigolant beaucoup. Parle-moi n'est surtout pas un disque triste. C'est un disque heureux d'être, où la tristesse existe. Nuance.

Sylvain Cormier

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PORTRAIT VIVANT

Paul Ahmarani et les Nouveaux Mariés

Audiogram (Sélect)

Un autre comédien qui se prend à chanter? Eh oui. L'an dernier, c'était Clermont Jolicoeur qui avait tâté du micro avec Béluga (non sans talent et non sans succès), et voilà maintenant Paul Ahmarani, le Paul Ahmarani du cinéma, de La Vie avec mon père, de La Moitié gauche du frigo, qui s'y met. Et pas n'importe où: à l'enseigne prestigieuse des disques Audiogram. Et pas n'importe comment: avec le concours de Joseph Marchand, proche collaborateur d'Ariane Moffatt, entre autres pointures.

La question se pose: qu'ont-ils tous à vouloir pousser la chansonnette? Velléité de vedette en goguette? Souhait d'avant le vedettariat finalement exaucé parce qu'on en a la possibilité et les moyens? Allez savoir. L'intention n'est certainement pas nette dans le cas de Paul Ahmarani. Le gars sait écrire, de toute évidence: les textes, d'excellent niveau, avec juste ce qu'il faut de mordant et d'ironie, supposent un projet longtemps mûri. Je pense surtout à ce brillant portrait en deux temps qui ouvre et clôt l'album: le premier volet intitulé Portrait navrant, où Ahmarani nous parle de ce qu'il était à 30 ans — «inconséquent / se pète la gueule tout le temps / toffera pas longtemps» —, et le second intitulé Portrait vivant, où il constate le passage à l'adulte — «honnêtement / plus tolérant / même quand ça brûle en dedans». Entre les deux, Ahmarani fait le tour de son monde et du nôtre (s'en prenant notamment à Star Académie).

Tout ça est bien tourné et ne sent pas le chiqué. La musique est plus qu'à la hauteur, estampille de qualité Audiogram oblige. Savant mélange de genres, très cool étudié, un peu rock ici, un peu atmosphérique là. Le problème est ailleurs: bon auteur, honnête compositeur (en bonne compagnie, ça aide), c'est Ahmarini l'interprète qui ne sait que faire de ses mélodies. Pour dire les choses simplement, le chanteur ne s'assume pas chanteur. Le plus souvent, Ahmarani fait le comédien, c'est-à-dire qu'il joue ses textes, sur le mode parlé, et puis de temps en temps il vocifère quelques lignes, façon rockeur, puis revient au comédien. Et quand il ose chanter vraiment, il fait le Jean Leloup: écoutez Du sang sur les doigts ou La Migration, ça confine à l'imitation. Le problème demeure entier quand il parle: on dirait du Lucien Francoeur au temps d'Aut'Chose. Le comédien se cherche une voix, une manière, et il passe par ses modèles pour se donner des repères. Ce qui est normal. Ça ne fait pas un bon disque de Paul Ahmarani pour autant.

Ça fait un disque pas désagréable dont Paul Ahmarani est la vedette, de la même façon qu'il serait la vedette d'un film réalisé par autrui. Il manque à l'interprète Paul Ahmarani ce qui est le plus essentiel aux auteurs-compositeurs-interprètes: une identité propre. Identité qu'on sent tout de même poindre ici et là, d'où l'impression d'un certain potentiel non encore exploité. Rendez-vous au deuxième disque, donc, si jamais deuxième disque il y a.

S. C.

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SOLON KÔNO

Djelimady Tounkara

Marabi Productions (Fusion 111)

Maintes fois acclamé comme l'un des plus importants guitaristes africains, le chef d'orchestre du Super Rail Band, formation mythique de pop mandingue du Mali, donne ici dans une musique principalement acoustique et plus dénudée, mais dont la force mélodique et le sens de la nuance ressortent nettement plus que jamais. L'atmosphère tient à la fois de la douleur d'un blues inventé bien avant son arrivée en terres d'Amérique et de la sérénité du grand frère qui en a vu d'autres. Accompagné de choeurs, de percussions et de quelques autres cordes, Tounkara fait respirer majestueusement un instrument au son fluide qui déverse un flot de notes sans altérer l'atmosphère détendue d'une musique qui porte en elle quelques braises latines et des inflexions de blues. Tout se passe avec panache!

Yves Bernard

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VERDI

Requiem. Eva Mei (soprano), Bernarda Fink (mezzo), Michael Schade (ténor), Ildebrando d'Arcangelo (basse), Arnold Schoenberg Chor, Orchestre philharmonique de Vienne, dir. Nikolaus Harnoncourt. RCA 82876 61244 2.

Il n'est pas dans notre habitude de consacrer ce précieux espace à l'éreintement d'une parution classique, mais le ratage de l'un des disques phares de cette rentrée discographique 2005 est tellement majeur, tellement incroyable, que cela mérite d'être relevé.

Le parcours récent de Nikolaus Harnoncourt, l'un des plus grands chefs de notre temps, chez BMG (sous étiquette RCA et DHM) s'est très bien déroulé, avec des interprétations majeures du Requiem de Mozart, du Divertimento de Bartók ou des Symphonies parisiennes de Haydn.

Dans le Requiem de Verdi, il cherche à retrouver je ne sais quelle pureté du sentiment religieux et procède à une radicale «déthéâtralisation» du propos. Mais ce traitement est mal conçu, mal réalisé et mal enregistré. Enregistrer un Requiem de Verdi plus humain et plus modeste n'excuse pas de choisir des solistes qui n'ont absolument pas le format vocal requis, Bernarda Fink et Michael Schade étant les exemples les plus frappants de ces erreurs de distribution. Ensuite, même si le chef supprime les portamenti vocaux, cela ne l'autorise pas à couper totalement l'élan du phrasé caractéristique du style de Verdi (cf. Recordare, Lacrymosa). Pour couronner le tout, rarement l'acoustique sublime du Musikverein de Vienne aura été aussi trahie. Étonnant: après les Symphonies n° 82 à 87 de Haydn, Harnoncourt nous aura livré à six mois d'intervalle le top et le flop de l'année!

Christophe Huss

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VIVALDI

Airs d'opéras. «Arie d'Opera dal fondo Foà 28». Sandrine Piau (soprano), Ann Hallenberg (mezzo), Paul Agnew (ténor), Guillemette Laurens (mezzo), Modo Antiquo, dir. Frederico Maria Sardelli. Opus 111 OP 30411 (distr. SRI).

Cet enregistrement nous donne le meilleur d'un recueil d'airs de Vivaldi, inconnu jusqu'ici, préservé à la bibliothèque de Turin. Il s'agissait vraisemblablement pour le compositeur de disposer d'un album dans lequel il pouvait puiser une précieuse matière pour ses ouvrages lyriques ultérieurs ou les pastiches vénitiens auxquels il contribuait.

À l'écoute, il ne s'agit en rien de pages mineures. Il y a là-dedans de petits bijoux dans tous les genres: airs exaltés, comme celui qui ouvre le programme; airs réflexifs (le suivant); duos pour mezzo-sopranos; quatuor vocal; air en écho (sublime plage 4 sur les Zéphyr qui susurrent)... La plage la plus spectaculaire est la sixième, dans laquelle la soprano Sandrine Piau imite un oiseau.

Après un CD majeur d'airs de Haendel chez le même éditeur, Sandrine Piau livre ici une nouvelle prouesse, magistralement soutenue par un remarquable orchestre baroque italien, mené avec sobriété et netteté, et secondée par une excellente mezzo, Ann Hallenberg. On est plus réservé à l'égard des quatre prestations du ténor Paul Agnew, dans des airs qui, majoritairement, ne sont pas pour lui. Mais les trois quarts du disque sont transcendants.

C. H.

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BRAHMS

Sonates pour clarinette et piano op. 120. Jenner: Sonate pour clarinette et piano en sol majeur. André Moisan (clarinette), Jean Saulnier

(piano). ATMA ACD2 2358.

L'argument de ce nouveau disque ATMA n'est pas que la version Moisan-Saulnier pulvérise la discographie des deux automnales sonates pour clarinette du vieux Johannes Brahms. De ce point de vue, on apprécie surtout la teinte nostalgique des mouvements lents et la beauté instrumentale, captée de près mais avec fidélité par les micros de Johanne Goyette. La version Moisan-Saulnier se range dans une liste, pas si longue que cela, de réussites pour ces oeuvres, liste qui comporte notamment les noms de Michel Portal et Paul Meyer. L'idée majeure et lumineuse, ici, est d'avoir couplé une excellente interprétation de l'opus 120 de Brahms avec la sonate en sol majeur de Gustav Jenner (1865-1920), émule et élève qui composa dans le style de Brahms. On sent Jenner ébloui par le compositeur allemand au point de développer un véritable mimétisme. Mais, chose rare dans ces cas-là, Gustav Jenner est un excellent compositeur dont la subtile veine mélodique culmine dans un allegretto grazioso qui débouche sur un allegro energico final tout aussi convaincant. Un couplage aussi idéal impose ce CD aux sommets de la discographie.

C. H.