Musique classique - Les archives au secours du disque classique

On l'a déjà écrit: les conditions financières liées à l'enregistrement d'un disque orchestral, au minimum 100 000 $ selon les conditions actuelles en vigueur à l'OSM, sont devenues rigoureusement incompatibles avec le marché du disque classique. Pour éditer des oeuvres symphoniques contre vents et marées, le recours aux archives est une solution de plus en plus prisée.

Les orchestres en Amérique du Nord ont tous perdu leurs contrats d'enregistrement au profit non pas tant d'orchestres des ex-pays de l'Est, mais surtout des orchestres de radio européens, comme la BBC en Angleterre ou les multiples phalanges des stations allemandes. La coproduction par les radios et les éditeurs de disques a résolu bien des problèmes de l'industrie phonographique. Devant cette tendance, certains orchestres non affiliés à des stations de radio ont créé leur propre étiquette de disques.

D'autres éditeurs font appel aujourd'hui à des licences (Brilliant Classics) ou puisent dans l'inépuisable vivier des archives radiophoniques. C'est le cas de BBC Legends ou de Profil, une étiquette allemande créée par un vieux routier du métier, Günter Haenssler. Les premiers titres Profil viennent de nous arriver au Canada. Dernière source de documents: les enregistrements historiques, notamment ceux qui sont libres de droits après 50 ans. Cette tendance va évidemment se développer dans un proche avenir, puisque cette année les premiers enregistrements stéréophoniques sont devenus cinquantenaires!

Le prix de la rareté

Deux philosophies commerciales s'opposent dans la réédition d'archives radiophoniques ou de disques historiques. Certains éditeurs font bénéficier le consommateur de l'absence de frais artistiques et mettent à sa disposition ces documents à des prix très raisonnables. C'est la voie choisie par Naxos, dans sa publication d'enregistrements libres de droits, mais aussi du groupe Universal, lorsqu'il réunit, dans des coffrets de la collection «Original Masters», des documents rares de ses grands artistes du passé.

D'autres, comme l'Anglais Testament ou l'Allemand Profil, misent sur la rareté et le caractère censément «historique» ou «légendaire» des documents pour exiger le prix fort. Mais qu'est-ce qui détermine que l'intégrale des Concertos pour piano de Prokofiev, par John Browning et Erich Leinsdorf, originellement publiée par RCA dans les années soixante, constitue un vieil enregistrement de fonds de catalogue, qui est candidat à la réédition dans une série économique RCA, ou encore une gravure historique, rééditée à 52 $ les 2 CD sous licence chez Testament? Le marketing, tout simplement.

L'éditeur indépendant Testament a glané ces dernières années une grande notoriété dans la redécouverte de trésors sonores oubliés. À présent, c'est «l'heure des vendanges»: la vente à prix fort de témoignages pas forcément si historiques que cela. Mais les majors du disque ont tout à gagner de cette collaboration avec des éditeurs indépendants à la notoriété bien établie sur le marché de niche de l'enregistrement historique. Si la maison RCA voulait vendre ses vieux Concertos de Prokofiev par Browning, elle serait obligée de les publier dans une collection économique (autour de 17,50 $ l'album de 2 CD, si ce n'est moins) et ferait du profit après avoir vendu les 5000 exemplaires nécessaires pour amortir ses frais structurels, de réédition et de marketing. En confiant la bande à Testament, RCA empoche des redevances dès le premier exemplaire vendu et sur un prix de vente triple!

Le consommateur doit donc être très vigilant avant d'acheter. Voici quelques bonnes idées de documents vraiment précieux ayant été récemment réédités. Chez Profil, dans le cadre de la nouvelle Édition Günter Wand, distribuée par Naxos, s'impose nettement le Concerto pour piano («L'Empereur») de Beethoven, avec Emil Gilels. Malgré quelques dérapages du pianiste dans le dernier mouvement, c'est un moment de communion musicale rare. Autre étiquette allemande, Orfeo a publié une intégrale des Concertos de Beethoven avec Rafael Kubelkik et Rudolf Serkin: un ensemble intéressant, mais pas transcendant.

Chez Testament, la seule réédition majeure concerne le violoncelliste Gregor Piatigorsky, dans un couplage du Concerto de Schumann (avec Barbirolli), du 1er Concerto de Saint-Saëns (avec Reiner) et de Schelomo de Bloch, avec Charles Munch à Boston. Chez Tahra, l'art dionysiaque du chef grec Dmitri Mitropoulos capté à New York, notamment dans une 2e Symphonie de Brahms exaltée, fait vite oublier les toux du public.

Parmi les éditeurs mettant l'histoire du disque à la disposition du public à peu de frais, il faut signaler en premier lieu le coffret David Oïstrakh, de Brilliant Classics: 10 CD des grands concertos du répertoire pour le même prix que 2 CD de l'étiquette Testament! Enfin, le choix est pléthorique chez Naxos, avec des documents globalement très bien choisis (éditions Artur Schnabel, Yehudi Menuhin, Jussi Björling, William Kappell), dont certaines raretés, comme la Salomé de Richard Strauss, avec Christel Goltz, sous la direction de Clemes Krauss, à Vienne en mars 1954, ou des essentiels de l'histoire du disque tel que l'enregistrement de légende de Lohengrin sous la direction de Josef Keilberth à Bayreuth en 1951.

Collaborateur du Devoir