Disque - Un Caïman Fu bien nourri

Faites le test. Soumettez la pochette du dernier album de Caïman Fu à vos amis et demandez-leur s'ils reconnaissent la binette de la jeune fille aux lèvres saturées de rouge et aux yeux franchement maquillés. Entourée de trois amis, la jeune fille en robe de mariée est souillée par les restants d'une bataille de bouffe. Sorte de reine électro-pop, la jeune fille est bel et bien Isabelle Blais, la chanteuse de Caïman Fu. Méconnaissable.

La pochette elle-même résume tout ce qui se passe dessous. Caïman Fu possède un sens inné du théâtral et, franchement, ne s'économise pas du tout. Sur le nouvel album, Les Charmes du quotidien, qui a été lancé plus tôt cette semaine au Lion d'or, chacune des chansons est touffue, bien grasse et bien nourrie, comme si, pour chacune des pièces qu'a pondues le quatuor, il n'avait en rien regardé la dépense.

La dépense, Caïman Fu connaît. Tant et si bien qu'Isabelle Blais explique en entrevue que l'idée de faire une bataille de bouffe est venue en réfléchissant à ce qui pourrait bien illustrer Les Charmes du quotidien. «C'est vraiment un trip esthétique. On cherchait ce qui rendrait l'idée du quotidien. On est arrivé avec une photo de famille, une photo de mariage. C'est le mariage entre nous, mais aussi le mariage qui découle sur le quotidien. D'où les amis et la robe. La bouffe est revenue souvent et un autre aspect du quotidien qu'est la saleté, le ménage. On a mélangé tout ça. Le quotidien peut être charmant, il peut être aussi banal ou platte.» La pochette, «c'est une manière un peu grotesque d'amener le quotidien à être moins banal.»

S'il y avait un pont à bâtir entre le contenu de l'album et son contenant, c'est sans doute par la voie du théâtre qu'il passerait. Or, la chose semblait réglée, il a fallu que ce deuxième album de Caïman Fu sorte entre même temps, en cette fin d'été qui ne veut pas mourir, que celui d'un autre comédien, Paul Ahmarani, pour que ressortent les questions autour de la double carrière d'Isabelle Blais. Mais le théâtre, justement, ressort dans la manière qu'a Blais de chanter, un peu désinvolte, avec des intonations qui rappellent Björk, ses pirouettes vocales.

La voix très expressive de Blais, parfois sur le bord d'être affectée, offre une belle solution de rechange aux grosses voix sans nuances de nombreuses chanteuses au Québec. «Je ne peux le nier, c'est grossi à la limite du grotesque. Mais quand tu interprètes de quoi, quand tu y vas à fond, ce ne sera pas sur le même temps. C'est très mode de chanter sur le même ton. Ça s'écoute sans s'écouter, c'est doux à l'oreille, ça dérange pas. C'est une qualité, mais ce n'est pas ce qu'on fait.»

Le Québec aime ses tripes de chanteuse bien crues, et Blais a au moins le mérite de servir des tripes apprêtées à diverses saveurs émotives. Si, dans cet album, ces saveurs ont été plus dosées que dans le précédent, Blais avoue que certains auditeurs peuvent demeurer peu friands de cette manière de faire. «En spectacle, c'est autre chose. À l'écouter, ce n'est pas évident, ça peut même devenir irritant. On veut que le monde embarque dans un trip.» On le disait, Caïman Fu n'a pas peur de la dépense.

Son groupe, formé de Igor Bartula, Nicolas Grimard et Yves Manseau, se fait aussi changeant que le caméléon, avec des atmosphères bien marquées tantôt par les cuivres énergiques ou bluesés, ailleurs par les guitares relevées juste ce qu'il faut, à moins que les cordes ne rehaussent les harmonies. «Ça arrive de même. L'album est bâti comme un show ou un voyage, avec chacune des bulles qu'on peut rencontrer. Ce sont les mêmes membres, les mêmes instruments, mais on fonce dans chacune des bulles.»

C'est dans ce contexte qu'il faut aborder Caïman Fu. «On sait qu'on n'est pas forcément facile d'approche, mais d'un autre côté, ce n'est pas de la musique bizarre.» Pour l'instant, la réponse est belle, même que Continuer son chemin a fait une timide apparition sur les ondes de CKOI et de CHOI-FM. Pourtant, comme pour plusieurs, Caïman Fu cherche à se faire entendre par le plus grand nombre. Or, la radio commerciale est surtout affaire d'exclusion.

La priorité d'Isabelle Blais, pour l'instant, est la musique. Au point où elle refuse des offres au théâtre et au cinéma, ou du moins elle essaie de ne pas tenter le diable. «Pour moi, c'est des vacances de ne faire qu'une seule chose à la fois. Le band est ma priorité parce que c'est plus fragile. Il faut que je mette ça à l'avant-plan. On a tellement mis d'efforts là-dedans qu'il ne faut pas botcher la suite.» Caïman Fu prend la route du Québec cet automne.