Les longues nuits du FME

Rouyn-Noranda — Pour reprendre les mots du coloré Pascal Fioramore, des Abdigradationnistes, si Rouyn-Noranda avait disparu de la carte durant la fin de semaine, une génération entière de musiciens de la scène alternative aurait disparu avec elle. Le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue (FME) l'a confirmé, la perte aurait été énorme. Le parcours du 3e FME n'a pas été sans failles, mais le bilan est toutefois des plus impressionnants.

La route 117 a dû connaître un achalandage fou cette fin de semaine. Cent soixante-quinze musiciens se sont relayés sur les scènes du festival, et on ne comptait plus dans le public les têtes habituellement croisées dans les salles montréalaises. Aux mélomanes s'ajoutaient un nombre record de caméras de télé et de journalistes, dont des représentants français du Figaro Magazine et de la revue spécialisée Longueur d'ondes. Le FME soigne bien ses relations avec la France.

Seule la soirée hip-hop, impliquant Accrophone et les impressionnants Kodiak, funky «à l'os» (qui ont remporté le prix Coup de coeur Télé-Québec, accompagné d'une invitation à Bel et Bum), n'a pas été aussi courue que les 26 autres spectacles à l'affiche, qui ont presque tous affiché complet. En outre, l'expérience de couper net la soirée discothèque du Loft pour ensuite présenter un spectacle n'est pas concluante: la foule a préféré prendre le large, et le stimulant Karlof Orchestra en a payé les frais.

Le FME fait désormais face à un joli problème: il devra gérer une extraordinaire croissance. Le demande était telle que même des détenteurs de passeports donnant droit à tous les concerts ont été refoulés à certaines portes. La rumeur au sujet de la qualité exceptionnelle de l'organisation améliorée de cette année doit déjà circuler dans le milieu. Accueillis au camp d'été du lac Flavrian, les musiciens et les médias ont goûté à la douce vie: toutes les soirées se sont prolongées jusqu'au petit matin aux abords du lac, autour du feu sous les étoiles. L'esprit de communauté était favorisé par ces retrouvailles quotidiennes, où les discussions à bâtons rompus n'étaient troublées que par l'apparition des aurores boréales. L'accueil, la dévotion de l'équipe de bénévoles et la direction efficace du festival doivent ici être saluées.

Cela dit, le jeune festival n'a pu prévoir une faille majeure dans la logistique. Le temps fou qu'aura exigé, samedi, le démontage de la scène de Mara Tremblay, a fait en sorte que le concert électro prévu dans la même salle aura commencé avec une heure et demie de retard, ce qui a forcé quelques centaines d'amateurs à geler sur le trottoir. Une fois les portes ouvertes, vers 3h30 du matin, les trois formations prévues ont pu débuter. Les fulgurants Plaster et leur drum & bass allumé ont eu vite fait de faire oublier l'attente. Si bien que le trip-hop des Français de Sheer. K, révélation électro des 25es Transmusicales de Rennes, n'a pu avoir autant d'impact que s'il avait ouvert le concert. DJ Champion et sa bande, en finale, a fait oublier tous les désagréments, se dépensant sans compter malgré l'heure matinale. À la fin, dimanche un peu avant 7h, les yeux déjà rendus petits par la fatigue ont dû se plisser davantage parce que le soleil avait pris une longueur d'avance sur la journée.

Le FME est un festival touche-à-tout. La preuve: les expérimentations sonores du platiniste Martin Tétreault et l'enrichissante soirée de musique classique, une première au FME, avec le duo de Mathieu Gaulin (sax) et de la pianiste Jacynthe Riverin, premier prix du Concours de l'Orchestre symphonique de Montréal en 2000. Le post-rock a aussi eu son heure de gloire, avec l'inspirante formation Pawa Up First, qui aurait profité d'un plus grand volume sonore pour faire valoir des paysages sonores au Cabaret de la dernière chance.

La performance de Giselle Webber, la petite furie chantante, est à retenir. Ses Hot Springs ont impressionné samedi, dans une affiche à faire pleurer d'envie, comprenant Malajube et Fred Fortin. Le groupe pourrait aller très loin, mais il devra d'abord améliorer de beaucoup sa section rythmique. Damien Robitaille a séduit le public lors d'un cinq à sept, confirmant sa lancée. Les Sadies, avec leur country hypersonique, ont fait sauter la baraque: les cow-boys modernes de Toronto se sont faits généreux, alignant plus de 120 minutes de musique torride. N'oublions pas la performance techno de Ghyslain Poirier. Chapeau.

Menée par Sandy Boutin et son équipe, le FME jouit désormais d'une réputation solide. Dans un contexte où l'exode de la jeunesse est probant, le FME constitue un atout capital pour la région de l'Abitibi-Témiscamingue.