Vitrine du disque - Les préférées des éplorées... et des fêlés

ELVIS BY THE PRESLEYS

Elvis Presley

Boîtier de deux disques

RCA (Sony-BMG)

Aussi sûr qu'il y a des p'tits coeurs en sucre à la Saint-Valentin, il y a du nanane Elvis sur les coupes glacées à la mi-août. Le 16 du mois, faut-il le rappeler, correspond à l'une des deux dates annuellement commémorées par la diaspora elvissienne: la triste, celle du décès (provoqué, dit-on, par l'ingestion sans mâcher d'un traité de pharmacologie ça d'épais). L'autre date, le 8 janvier, étant la joyeuse, celle de l'anniversaire de naissance. À ces dates, même les années au chiffre pas rond, Elvis réapparaît aux croyants à plusieurs milliers d'exemplaires dans les disquaires affiliés au culte. Et en plus grand nombre encore dans les entrepôts-cathédrales d'Amazon.com. Cela se passe un peu comme dans la parabole du pain et des poissons, à cela près que c'est le poisson qui achète.

Mais ne blasphémons pas en vain. C'était donc le 16 août la semaine dernière et il y avait comme d'habitude de l'Elvis tout neuf à se mettre — au choix — sur la langue ou dans le lecteur audionumérique. Du bon? C'est selon. Cela s'intitule Elvis By The Presleys et c'est un disque double, le premier se voulant l'«essential companion» du documentaire pareillement intitulé Elvis By The Presleys, par ailleurs disponible en DVD. Entendez par ce titre évocateur que les survivants du nom, la veuve Priscilla et l'héritière Lisa Marie, nous proposent ici leur Elvis. Sur le DVD, cela nous vaut moult extraits de films de famille, la visite personnalisée de Graceland (sauf le cabinet de toilettes du deuxième, là où l'on trouva Elvis et son traité), les souvenirs intimes les moins intimes du monde, bref, le toutime. Sur disque, on obtient les chansons préférées des éplorées, ce qui semblera un brin redondant pour qui a tout ça vingt fois dans sa collection mais n'est pas inintéressant d'un point de vue dramatique, notamment pour la séquence de titres qui correspond à la rupture du couple: de You've Lost That Lovin' Feeling à It's Over à Seperate Ways à Always On My Mind, on entend littéralement Elvis chanter son drame.

Cela dit, compilation thématique ou pas, c'est quand même un peu mince, fût-ce pour le fan fini. On a donc adjoint au lot un second disque, aussi chiche en quantité que riche en qualité: cela dure en tout vingt petites minutes, mais impossible de vivre sans les prises trois à cinq de Jailhouse Rock, jusqu'alors inédites. C'est à l'immortalité que l'on tend ici, et l'occasion fournie de sentir le moment de grâce approcher est plus que précieuse pour le fêlé d'Elvis dans mon genre. Pareillement, la petite bobine de ruban magnétique retrouvée chez les parents de Linda Thompson, petite amie de l'Elvis d'après Priscilla, est une sacrée trouvaille: on est en 1973, et Elvis, s'accompagnant seul à la guitare, joue et chante Baby What You Want Me To Do et surtout I'm So Lonesome I Could Cry avec la même pureté de timbre et d'émotion qu'à ses débuts. Oui, ça revient cher le frisson. Mais c'est dans de tels moments qu'au-delà du culte, au-delà du nanane anniversaire, on sait pourquoi on revient toujours à Elvis. C'est pas mêlant: quand il chante, on remercie le ciel à genoux.

Sylvain Cormier

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THE OTHER SIDE

Chris Hillman

Sovereign Artists (Fusion III)

Chris Hillman est un humble. Un effacé. Autant dire qu'on le remarque peu. Il vit très bien dans son relatif anonymat: ceux qui savent qui il est et ce qu'il vaut ne l'oublient pas, et ils sont juste assez nombreux pour lui assurer digne pitance et lui permettre d'enregistrer avec une belle régularité des albums de qualité. Rappelons tout de même qu'il fut, derrière la frange qui lui cachait les yeux, le bassiste émérite des Byrds d'origine, et que c'est sa belle voix qui se mariait si mélodieusement à celles de David Crosby, de Gene Clark et de Roger McGuinn dans toutes ces fameuses reprises de Dylan (et quelques-unes de ses chansons à lui, dont l'exaltante Have You Seen Her Face). C'est un peu beaucoup à lui que les Byrds doivent leur déterminant virage country et le recrutement de Gram Parsons à temps pour l'album Sweetheart Of The Rodeo, virage qu'il continua de prendre avec les Flying Burrito Brothers, puis avec son propre groupe, l'excellent Desert Rose Band. Parcours exemplaire que nous saluons à l'occasion de cette parution discrète qui a pourtant de quoi satisfaire quiconque ne jure que par Gillian Welsh, Lucinda Williams ou Ryan Adams. Difficile d'imaginer plus délicate concoction de jus de racines que ce florilège de titres neufs et anciens (Drifting, The Water Is Wide, Missing You), où bluegrass, country, folk et ballades des Appalaches se racontent des histoires comme le feraient des voisins sur la véranda un samedi soir d'été. Vieux fan, je goûte particulièrement la relecture country-bluegrass de l'hymne psychédélique Eight Miles High: c'est fou comme le morceau de bravoure des Byrds, que je croyais indissociable de la 12-cordes électrique de McGuinn et de son fameux solo à la Coltrane, s'épanouit dans le registre intemporel de l'instrumentation acoustique. Seules restent, intactes et essentielles, les harmonies de voix. Belle leçon d'humilité. Décidément.

S. C.

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Somewhere In France

Ray Bryant

Étiquette Hyena

Il y a les géants, les petits, les moyens et il y a les grands méconnus. Ceux qui mériteraient une attention soutenue, notamment des radios. C'est le cas du pianiste Ray Bryant. Né à Philadelphie en 1931, cet homme est un des six ou dix musiciens outrageusement sous-estimés. On s'emballe? Nenni.

Le topo est simple: il a joué avec tous ceux avec lesquels il fallait jouer. Les Charlie Parker, Miles Davis, Dizzy Gillespie, Aretha Franklin, Coleman Hawkins, Betty Carter, Lester Young, Max Roach, Sonny Rollins, etc. Quoi d'autre? Il excelle lorsqu'il est seul au piano. Bryant est un immense soliste.

Aujourd'hui, l'étiquette Hyena a la bonne idée de proposer l'enregistrement d'un spectacle donné en 1993. Intitulé Somewhere In France, cet album comprend treize morceaux. Il y a des classiques comme Take The A Train et St. Louis Blues ainsi que des pièces devenues populaires après avoir été tamisées par Bryant. On pense surtout à Slow Freight, que notre homme décline en plus de sept minutes.

Le tout devrait ravir tous ceux qui aiment Oscar Peterson, Teddy Wilson, Jay McShann et autres pianistes ancrés dans le blues. Dans le cas de Bryant, il faut souligner son affection pour le gospel ainsi qu'une incroyable maîtrise de la... main gauche, la terreur des pianistes. Cet album, c'est du classique bien rythmé.

Serge Truffaut

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BERIO

Transcriptions orchestrales à partir d'oeuvres de Purcell, Bach, Boccherini, Mozart, Schubert et Brahms. Orchestre symphonique Giuseppe Verdi de Milan, dir. Riccardo Chailly. Decca 476 2830.

Luciano Berio (1925-2003) était un gros malin. Il n'avait pas manqué de remarquer que le système du collage d'oeuvres exogènes dans la Sinfonia (1968) avait contribué au grand succès de celle-ci. Il s'est donc penché avec délectation (et pas seulement par intérêt, n'en doutons pas) sur les oeuvres du passé, afin de les transcrire à l'orchestre, de les adapter ou de «réécrire dessus», comme le formule bien Giordano Montecchi dans sa notice.

Parmi les adaptations, il y a la transformation de la Sonate pour clarinette op. 120 n° 1 de Brahms en concerto pour clarinette, qui, passé l'effet de surprise, marche plutôt correctement et fournira peut-être dans le futur un concerto de plus aux clarinettistes qui en manquent sacrément.

L'oeuvre la plus célèbre du lot est Rendering, dans laquelle Berio fait se succéder des fragments d'une symphonie de Schubert restée à l'état d'ébauche, fragments orchestrés avec l'effectif de l'Inachevée. Dans les interstices, Berio instille des mises en suspens avec ses propres couleurs, illuminées par un célesta. C'est un exercice étrange et intéressant.

Les mises en bouche sur Purcell, Bach, Boccherini, Mozart tiennent majoritairement de la discipline «réécriture dessus», avec plus (Purcell, Boccherini) ou moins (Mozart) de réussite. Le travail sur le Contrapunctus XIX de L'Art de la fugue de Bach est une transcription de la meilleure veine. Chailly, lui, est dans un élément qu'il maîtrise et apprécie. C'est évident.

Christophe Huss