MUTEK 2005 - Plus que de la différence: une évolution

MUTEK est bien enfant de son époque. On assiste autant à des «shows» (anglicisme de bon aloi) alimentaires qu'à des prestations de haute voltige. Dans la première catégorie, c'est l'hybridation la plus complète. Nous revoilà plongés dans le monde de la musique baroque, celle des XVIIe et début XVIIIe siècles.

Le «beat» est souvent roi; surtout, cette musique fait tapisserie pour autre chose. Elle donne le ton à des rencontres, des échanges; chacun prend son verre et parlote, ou encore s'isole un peu en s'asseyant au sol pour porter un temps indéfini une quelconque attention.

C'est aussi une autre sorte de XIXe siècle qui revit, celle où le musicien se fait singe virtuose. Cette fois, il n'a pas le violon de Paganini ou le piano de Liszt. Il a son équipement MacIntosh. Puis, pour le XXe siècle, la récupération passe inévitablement par le rock américain que la pop britannique — on peut enfin trouver les vrais enfants de Sgt. Pepper! Nous sommes dans un univers de moins en moins parallèle au sens artistique, mais toujours très marginal au sens économique: MUTEK abhorre les «majors» et ses circuits sont d'un tout autre ordre que celui de la consommation.

Il ne faut pas conclure que tout est bon. Souvent, cela est fastidieux pour qui veut vraiment écouter. En fait, on ne va pas là pour cela, sauf en quelques moments où certains créateurs osent prendre parole. Ce fut exactement le cas de la seconde soirée Ex-Centris.

Trois démarches vidéo-musicales toutes plus originales les unes que les autres, qui chassent l'amateurisme qui affleure trop souvent dans ce type de création, et qui nous rappellent que la création et son idéal existent toujours. La salle Cassavetes était pleine; même si on a produit plus provocant ou accompli, tout ce qui y fut présenté mérite de hauts éloges.

Le Torontois Akumu (Dean Hughes) capte tout l'esprit de ce flux médiatique. Sa musique hypnotise avec ses vagues lancinantes et sa spatialisation réussie. On a entendu plus sophistiqué, mais, avec les moyens de la salle, il a su faire partager toute son incroyable sensibilité, dominant le mécanique pour lui imprimer sens. Certes, la vidéo laisse un peu à désirer. On y voit trop de gaucheries techniques encore — les ordinateurs sont implacables! — et le propos en est parfois simpliste, malgré des illuminations attirantes. Ce qui pourrait n'être que «planant» démontre surtout le beau vertige de l'intuition. Les images restent trop près de leur origine en se contentant d'imiter une certaine peinture américaine et la distanciation du modèle pose ses demandes encore plus avidement tant l'aspect sonore est finement accompli.

Du tandem Martux_M (Maurizio Martusciello) et Mattia Casalegno, que dire sinon que plus que du prodige technique, que de la beauté visuelle et sonore, on a vécu le moment fort de cette édition de MUTEK. À l'égal de Picasso, ces deux complices n'ont pas cherché: ils ont trouvé. Tout est parlant; le cliché se transmue, l'image se fait lyrique et le son ossature architecturale. En fait, nous sommes devant une démonstration en trois épisodes des théories du Kandinski de Point Ligne Plan et de son héritage. Il est même curieux d'envisager cet art sous l'ombre de ce qu'à pensé le début du XXe siècle sans pouvoir l'accomplir, faute de moyens techniques. Désormais la souplesse d'utilisation réelle permet de concrétiser les plus folles et abstraites visées; ces deux Italiens ne se sont pas privés de nous offrir un bouquet magistral.

Peindre un son, voilà le défi du Néerlandais Bas van Koolwijk. Il y arrive, assurément, avec une rigueur intellectuelle fascinante. Pourtant, le procédé, lui, se montre un peu creux. La forme et son objet sont bien en adéquation, mais le lien avec l'idée reste superficiel: on assiste à un «Discours de la méthode» où l'idée et le contenu n'entretiennent que peu de rapports autres que virtuels, où tout pourrait être interchangeable sans que rien paraisse. Naturellement, ce genre d'art attire vers la transe oculaire et auditive tant on sature tout. Son relatif échec vient de ce que l'équation se cantonne au premier degré.

Collaborateur du Devoir