Vitrine du disque - Quatre heures quarante minutes de Gainsbourg et ce n'est pas assez

Que d'images à chérir, que d'images! Voyez Gainsbourg expliquant à la petite France Gall comment il faut chanter Dents de lait, dents de loup, chanson principale d'une émission de variétés à gogo de janvier 1967. Voyez le même Gainsbourg, rictus au faciès, alors qu'il partage avec la même France Gall une version — salace pour lui, innocente pour elle — des Sucettes, pendant la même fabuleuse émission. Voyez Gainsbourg en 1959, tout en oreilles avant que les tifs des années 60 ne les recouvrent en partie, poussant à plein nez une chanson ressortie des oubliettes, Adieu créature. Voyez Gainsbourg changer devant vos yeux ébahis, petite bête terrorisée par l'intervieweuse Denise Glaser en 1965, puis arrogant dandy en 1971 devant la même, puis épave glorieuse en 1982. Voyez la performance intégrale de l'album-culte Histoire de Melody Nelson, telle que diffusée en décembre 1971 et jamais montrée depuis.

Voyez Gainsbourg chantant Ferré en yé-yé (Monsieur William), regardant Anna Karina jusqu'au fond de l'âme tout au long du duo Ne dis rien, s'offrant J'suis snob de Vian en 1977. Et ainsi de suite. Quatre heures quarante minutes de documents essentiels, dont on ne se lasse pas tellement Gainsbourg et son alter ego altéré Gainsbarre crèvent l'écran. Ou l'éclaboussent, c'est selon.

Et pourtant, pour qui a pratiqué le moindrement son Serge, l'insatisfaction guette. C'est que le fan a déjà chez lui le coffret vidéo paru en 1994, qui proposait quelque six heures de documents pareillement exceptionnels. Les mêmes, majoritairement, à quelques récentes trouvailles près (la totale de Melody, principalement). Et pas mal d'autres. Manquent cruellement à l'appel: la géniale suite du Poinçonneur des lilas, impayable Fossoyeur de Pacy-sur-Eure (creusant des trous au lieu de les poinçonner!); un délicieux duo avec Gillian Hills intitulé Une petite tasse d'anxiété; L'Assassinat de Franz Léhar, un autre duo chic, celui-là avec Philippe Clay; l'extraordinaire court métrage de la session d'enregistrement à Londres d'Initials B.B.; L'Herbe tendre, historique rencontre Gainsbourg-Michel Simon; l'inénarrable Constipation Blues osé en compagnie de Screamin' Jay Hawkins. Et ainsi de suite. Pas exactement des chiquenaudes.

Il faut évidemment se procurer le DVD double: l'image a forcément gagné en définition, le son mono est nettement plus largement mono qu'avant (quand les play-back d'origine ne sont pas carrément remplacés par des remixages en Dolby Digital 5.1). Et puis, on ne peut pas vivre décemment sans avoir chez soi Melody Nelson au grand complet. Dommage, tout de même, qu'à l'instar des coffrets DVD de Brel et de Brassens, on n'ait pas simplement tout mis. La technologie progresse, mais la peau se chagrine.

Sylvain Cormier

APRÈS L'AMOUR

Karin Clercq

Pias Recordings / Beggar's Banquet (Sélect)

Karin Clercq est cette chanteuse belge révélée en 2002 par l'album FemmeX, disque assez prometteur dont on avait bien aimé la pop aux mélodies heureuses, avantageusement servies par un timbre joli. Disque qui valut d'ailleurs à Karin Clercq le prix Rapsat-Lelièvre 2004, l'ancien prix Québec-Wallonie-Bruxelles qui récompense en alternance des artistes émergents d'ici et de là-bas pouvant plaire ici comme là-bas. Cela dit, j'aimais assez moyennement les arrangements sur ce FemmeX, arrangements qui me semblaient aussi touffus qu'étouffants, reposant un peu trop sur les programmations et les ambiances préfabriquées. Ça manquait de chaleur humaine, tous ces artifices.

Ce n'est certainement pas le cas de ce nouveau disque intitulé Après l'amour, lequel, comme son titre l'indique, se passe en pleine intimité. Ça ne veut pas dire que Karin Clercq nous susurre des choses au creux de l'oreille, voire au creux de l'oreiller, mais ça donne la couleur de ce disque nettement plus porté vers l'organique et la sobriété, à base de guitares, le plus souvent des acoustiques mais aussi des électriques, très finement utilisées. Ça ne réinvente pas le schmilblick, n'est pas Camille qui veut, mais c'est de la pop de qualité qui balance bien agréablement et qui enjolive le décor. On n'est pas loin, pour donner un référent local, de ce qu'une Nancy Dumais fait chez nous. De la belle pop honnête et bonne pour la santé.

Mais si les chansons signées Karin Clercq-Guillaume Jouan valent presque toutes le détour, il faut bien avouer ceci: la meilleure chanson de l'album n'est pas d'eux. C'est la reprise d'un Moustaki moins connu que Le Métèque, pour changer, ballade de niveau supérieur intitulée Dire qu'il faudra mourir un jour. C'est dire à quel point il est difficile de se mesurer aux grands répertoires. Bêtement, ça fait paraître celui de Karin Clercq plus petit, alors que ses airs à elle sont plus que valables dans le contexte de la chanson pop d'aujourd'hui. Drôle d'impression.

S. C.

***

Électro

COMPILATION

SOUL GOSPEL

Artistes variés

(Soul Jazz-FusionIII)

Soul Jazz est devenue une référence pour quiconque cherche à replonger dans l'histoire, plutôt secrète, des grandes musiques populaires. Qu'elle s'intéresse aux pionniers du reggae ou même aux lendemains du punk, cette étiquette anglaise a prouvé à maintes reprises qu'elle travaille avec minutie et sérieux. À titre d'exemple, on prend cette récente compilation Soul Gospel qui montre à quel point le sacré se manifeste à bien des niveaux. Des débuts d'Aretha Franklin en passant par l'incomparable Odetta (une version à couper le souffle de Pastures of Plenty du légendaire Woody Guthrie) et la ferveur émotionnelle des Staple Singers, cette fresque de soixante minutes donne un aperçu d'une inspiration spirituelle qui évite le sermon intransigeant. Qui peut résister à la fougue d'Irma Thomas sur In Between Tears ou encore à la grâce de Jessy Dixon qui clame avec joie Love Lifted Me? On a même droit à une étonnante reprise du classique Eleanor Rigby par Kim Weston. Bien évidemment, l'ensemble du corpus provient du début des années 70, avant même que l'industrie n'en arrive au pire de sa forme. D'une beauté sans retenue, Soul Gospel lève le voile sur l'une des périodes les plus fructueuses de la musique noire américaine. Un vrai cadeau du ciel.

David Cantin

***

Jazz

Love for Sale

Chet Baker

Just A Memory/Fusion III

La date a son importance: 1978. C'est au cours de cette année-là que cet enregistrement a été réalisé. Le lieu? Le défunt Rising Sun, fondé par un personnage haut en couleur: Doudou Boicel. Toujours est-il qu'à l'époque, Chet Baker est à la croisée des chemins. Depuis son retour sur la scène en 1974, il prend soin de remonter graduellement les marches qui mènent au panthéon du jazz.

Il n'est alors pas pressé. Tout ce qu'il recherche se résume à ceci: retrouver la maîtrise instrumentale qui avait fait sa fortune dans les années 50. Lorsqu'il se présente à nous cette année-là, les tâtonnements qui ont caractérisé sa réapparition aux côtés de Gerry Mulligan sont choses du passé. Il est par contre en pleine expérimentation. Il multiplie les essais.

Dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, il tente de parvenir à la fusion harmonieuse entre le style feutré qu'il affectionne et l'épaisseur inhérente au saxophone baryton sans oublier une formation rythmique au grand complet. Le résultat? Il est à l'image de l'homme: fragile. Cet album a valeur de témoignage historique. C'est après cela qu'il va réduire son orchestre à un quartet avant de le réduire de nouveau pour se concentrer au trio. Ce live à Montréal devrait séduire avant tout les amateurs de Chet, l'homme à la trompette d'argent.

Serge Truffaut

SFJazz Collective

Étiquette Nonesuch

L'idée de regrouper huit musiciens réputés pour leur profondeur instrumentale appartient au saxophoniste Joshua Redman. C'est lui qui a convaincu les artistes suivants de le rejoindre: Nicholas Payton à la trompette, Josh Roseman au trombone, Miguel Zenon à l'alto, le vétéran Bobby Hutcherson au vibraphone, la Canadienne Rene Rosnes au piano, Robert Hurst à la contrebasse et Brian Blade à la batterie.

Au cours d'une tournée dans les grandes villes californiennes, ce collectif a enregistré les sept morceaux qu'il propose aujourd'hui. C'est à souligner, trois compositions sont signées Ornette Coleman. Le Coleman des années 60. Celui, plus précisément, de Free Jazz. Les quatre autres pièces ont été écrites par des membres du collectif.

Le résultat est évidemment égal à la réputation de ces artistes. C'est bien joué. Bien enveloppé, fort bien produit. Un bémol? C'est un peu trop sage. Un peu trop convenu.

S. T.

***

Classique

DÉCOUVERTES

Chadwick: Symphonie n° 2.

Esquisses symphoniques.

Orchestre national de la radio d'Ukraine, Theodor Kuchar. Naxos 8.559 213.

Ohzawa: Concerto pour piano n° 3 «Kamikaze», Symphonie n° 3 «Symphonie de la création du Japon». Ekaterina Saranceva (piano); Orchestre philharmonique de Russie, Dmitri Yablonski. Naxos 8.557 416.

Still: Symphonie n° 1 «Afro-américaine», Africa, In Memoriam. Orchestre symphonique de Fort Smith, John Jeter. Naxos 8.559 174.

Vous en avez assez de Beethoven, Brahms, Mahler et autres icônes du XIXe siècle? Voici trois suggestions, tirées des parutions récentes du catalogue économique Naxos.

Le plus ancien de ces compositeurs est George Whitefield Chadwick (1854-1931), un Américain qui témoigne du fait que la venue à New York de Dvorák, six ans après la composition de cette 2e Symphonie, allait dans le sens d'une esthétique qui y prévalait déjà. Si les Esquisses, postérieures, sont, elles, ouvertement un hommage au compositeur tchèque, la symphonie s'inscrit dans un «air du temps» qui brasse des échos de Schumann, de Tchaïkovski et de Dvorák en une fusion, déjà patente, de musique folklorique du continent et de musique savante européenne.

William Grant Still (1895-1978), élève de Chadwick, est connu (dans les livres surtout) pour être le grand compositeur noir américain. Le disque Naxos réunit des partitions très emblématiques qui se nourrissent de profondes racines afro-américaines. Une très belle musique, vraiment.

Le Japonais Hisato Ohzawa (1907-1953) est un cas à part. La liste de ses professeurs ressemble au Who's who de la musique des années trente: Converse, Sessions et Schoenberg à Boston; Nadia Boulanger, Roussel, Schmitt, Ibert et Tansman à Paris. Le moment le plus frappant de ce disque est le second mouvement du concerto pour piano, qui évoque le Concerto en sol de Ravel. Partout ailleurs on entend une musique cosmopolite, entre raffinement et exaltation, qui peut se comparer à celles de Roussel et Prokofiev.

Ces trois découvertes sont très bien défendues par des orchestres modestes mais engagés.

Christophe Huss

ALBÉNIZ

Ibéria (Livres I-IV). Navarra (complété par W. Bolcom), La Vega, Yvonne en visite!, España: Souvenirs. Marc-André Hamelin (piano). Hyperion 2 CD CDA 67476/7 (distr. SRI).

Pas de surprises pour ceux qui ont assisté en avril 2004 au concert de Marc-André Hamelin. Le plaisir du disque est de voir ici les quatre livres d'Ibéria agencés dans le bon ordre. On trouve ici un pianisme toujours aussi phonogénique, au service d'une très grande clarification de la redoutable écriture d'Albéniz. Voilà une interprétation d'Ibéria rythmiquement décantée et parfaitement nette, sans le moindre compromis et sans artifice expressif. La relative limite de l'exercice est que cela reste du piano (au plus haut niveau jamais gravé, certes), là ou les grands interprètes tels Esteban Sanchez ou Alicia de Larrocha ont attaché plus d'importance à la création d'atmosphères. C'est infinitésimal et peut-être consanguin, mais les paysages écrasés par la chaleur, la jovialité des fêtes, la moiteur des quartiers populaires, cela fait aussi partie d'Ibéria. Mais ça, ce n'est pas sur la partition, cela naît d'un son plus modelé, plus nourri et divers...

C. H.