Boucler la boucle Aznavour

C'est le Québec qui lui donna son premier vrai public en 1948, et c'est encore le Québec qui lui fait la fête et qui, à l'occasion de son ultime tour de chant dans nos parages, belle des belles avec l'Orchestre métropolitain pour écrin, lui offre le tribut ému de nos gens de chanson, en un album de quinze titres qui sont autant de plaisirs indémodables. Merci Charles Aznavour.

Mieux qu'une montre en or, se dit-on. Des montres en or, il en a. Des hommages aussi, il en a eu, depuis l'annonce en 2002 de son retrait des planches (celles des tournées mondiales, pas la scène tout court, faut-il préciser). Mais un plein disque de versions de ses chansons, telles qu'enregistrées par des chanteurs et chanteuses du Québec rien que pour lui signifier à quel point il est des nôtres depuis ce jour de 1948 où son pote Pierre Roche et lui débarquèrent à Montréal «dans un Dorval tout neuf où il faisait un froid de canard», délestés par une Piaf trop exclusivement dévolue à son champion du ring, ce disque-là est un cadeau pas comme les autres pour le grand p'tit bonhomme de la chanson française.

Monsieur Charles, qui aura découvert au lancement de jeudi dernier les 14 relectures de cet hommage local intitulé Aujourd'hui encore... (la quinzième étant la réédition bienvenue d'En revenant de Québec par Jacques Normand, toute première chanson d'Aznavour — Roche gravée chez nous), n'aura sans doute pas été déçu. «Ce que j'aime dans les interprétations, c'est quand je ne me reconnais pas», offrait-il en conseil d'ami lorsque l'animatrice Monique Giroux l'interviewa en mars à Paris pour le «making of» télévisé de l'album, émission diffusée lundi à Musimax (à 20h et à 23h), soit l'avant-veille du premier de ses spectacles à Wilfrid-Pelletier avec l'Orchestre métropolitain (et le lendemain de son passage à Québec, montréalocentrisme oblige). «J'aime quand on me bouscule.»

Dans l'émission, le commentaire d'Aznavour est accolé au segment Stefie Shock. Comme de raison, c'est Stefie qui déboulonne avec le moins de ménagement l'immortelle de son socle. Je te réchaufferai, entre ses mains d'ancien DJ, perd toute semblance de mélodie, sauf au refrain: les couplets sont débités d'un ton volontairement monocorde. Solution de facilité, dirais-je, qu'excuse le rythme savamment ralenti en une sorte de samba new wave, éminemment dansant. La bousculade est un brin factice, mais ça boume.

L'étonnement est beaucoup plus grand lorsqu'on découvre ce que Pierre Lapointe et le Consort de musique contemporaine du Québec (sa bande de copains attitrée depuis le Coup de coeur francophone) ont décanté de la version originale moitié psychédélique, moitié slow langoureux des Plaisirs démodés. Alors qu'Aznavour lui-même a depuis belle lurette abandonné la portion à gogo pour ne garder que le «joue contre joue», Lapointe et compagnie ont tout réarrangé à base de cordes inventives et de vents décoiffants. Là où Stefie a fait du Stefie, Lapointe a payé d'audace... et gagné.

Coudées franches et belle confiance

Chacun, comprend-on, avait les coudées franches. «Quand Jehan V. Valiquet, l'éditeur d'Aznavour au Québec, a eu cette idée d'un album-hommage et qu'il m'a approché, on s'est inspirés de ce que Patrice Duchesne avait fait pour Le Petit Roi et on a donné nous aussi pleine liberté aux artistes», explique sans ambages le producteur Martin Leclerc, dont c'est le premier projet maison après un long séjour chez GSI Musique. «Il n'y a eu aucune ligne de conduite dictée, aucun choix de chanson imposé. Il y avait Marc Pérusse qui était présent tout le temps, au besoin, comme une sorte de grand-frère. Si la plupart ont fini par travailler avec lui et qu'il a réalisé l'essentiel de l'album, c'est parce que les artistes l'apprécient et lui font confiance.»

Pérusse, guitariste émérite, collaborateur de Luc de Larochellière depuis toujours, brillant réalisateur du Dix mille matins de Daniel Boucher, est de ceux qui, dans les coulisses de l'industrie du disque, allient le plus naturellement gentillesse et compétence. Un chouette gars. Un peu vanné par l'expérience, témoigne-t-il. «Il y a un côté totalement échevelé à s'occuper de 14 artistes en même temps. C'était insensé, j'ai passé plus de temps à m'occuper de l'agenda que de la console.» Il s'esclaffe au bout du fil. «Ç'a donné quelques quiproquos intéressants. Yann Perreau qui se pointe au studio et il n'y a personne. Pareil pour Michel Rivard. On a aussi vécu des moments de stress intense, par exemple quand Stefie a décidé en cours de route de changer de toune.» On ne saura pas laquelle il a abandonnée. On saura cependant quelles sessions Pérusse garde au plus près du coeur: «Quand on a enregistré la piste de voix de Laurence [Jalbert] pour Il faut savoir, c'était un grand moment. Travailler avec madame [Diane] Dufresne sur une chanson aussi belle que De t'avoir trouvé, ç'a été l'un des grands honneurs de ma vie. Et on s'est bien amusés aussi avec Coral [Egan] et sa bande de Bulgares. Un vrai bordel!»

Détail agaçant: pour savoir de quels Bulgares il s'agit, il faut se rendre jusqu'au générique du DVD. Ni musiciens ni arrangeurs ne sont mentionnés sur le boîtier, note avec un brin d'irritation Michel Rivard. Qui n'est pas moins content de sa piste à lui, mouture d'Hier encore très cool jazz avec dominante de vibraphone. Une réussite empreinte de tact. «Je ne suis pas un véritable fan d'Aznavour, nuance-t-il. Je serais plutôt un amateur respectueux. [...] Et pour ce qui est de la nostalgie, c'est vrai que je m'en méfie dans mon écriture. Mais Aznavour en a fait un grand art. Je m'incline et chante Hier encore, une des plus nostalgiques... J'aimerais qu'il retrouve dans ma version dépouillée, chantée live avec les musicos, l'essence de sa chanson.»

Mentionnons aussi, dans le camp des essais convertis, Le Feutre taupé façon Yann Perreau, merveille de légèreté, véritable séance de surf sur la crête de la mélodie; Et pourtant, bercée par le beau timbre de Sylvain Cossette; Les Deux Pigeons, tendrement réunis par une Jorane décidément bien convaincante lorsqu'elle doit se frotter à des mots (et quels mots!). Faut-il y voir un certain goût du défi, une volonté d'être à la hauteur d'un répertoire jugé difficile? Comme pour les récents hommages à Beau Dommage et au Jaune de Ferland, le niveau est remarquablement relevé: seuls Gino Vannelli et Lynda Lemay déparent ici l'ensemble, lui faisant le beau avec Lei sur un lit synthétique, elle parvenant à réduire de l'Aznavour (Trousse chemise) à du Lemay maniéré. Misère noire. On en garderait un mauvais goût en bouche s'il n'y avait tout de suite après Jacques Normand pour nous humecter joyeusement le gosier. «Je trouve qu'on ne parle pas assez de Jacques», déclare Aznavour en milieu d'émission à Monique Giroux. Au moins l'entendra-t-on dans quelques chaumières. Ces disques valent non seulement leur pesant d'or, ils sont utiles.

Collaborateur du Devoir

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