Aznavour et l'Orchestre métropolitain - Au présent et en personne

Il y avait point de presse d'Aznavour jeudi dans une salle de répétition des sous-sols de la Place des Arts, pour ainsi dire à sa sortie d'avion. Pourquoi faire? se demandait-on. N'allait-on pas le voir en fin d'après-midi au lancement de l'album Aujourd'hui encore... Hommage à Aznavour, un peu plus à l'est au Lion d'Or? N'était-il pas venu en février pour l'expresse raison de rencontrer les médias au moment de la mise en vente des billets de ses spectacles de juin à Québec et à Montréal, tous spectacles affichant complet? Jeudi, il avait convoqué les médias pour presque rien, sinon pour dire bonjour, tout juste pour signaler au passage la parution en format DVD du spectacle de ses 80 ans au Palais des congrès et la soirée donnée par le Tout-Paris en son honneur, et par la même occasion se montrer solidaire du changement d'orchestre (de l'OSM à l'Orchestre métropolitain, pour cause de grève) tout en rencontrant son nouveau chef, l'affable Simon Leclerc.

«Je suis là par politesse envers le public», résumait-il en février. Il a été plus loquace cette fois-ci. Aznavour, comprenait-on, se rend ainsi disponible par insécurité. Chronique. Résidu des années de galère. «Moi, quand j'ai débuté, mon rêve, c'était que la presse s'intéresse à moi. Et elle ne s'est pas intéressée à moi.» Et Aznavour, théâtral, de montrer ses décorations, épinglées au veston. «Voyez?» Du nombre, la Légion d'honneur. «Pour la reconnaissance, il m'a fallu attendre longtemps, vous savez. Je n'avais jamais rien. Le plus que j'ai eu à l'époque de mes premiers grands succès, c'est un Prix du disque, et encore, j'ai été le dernier à le recevoir, alors que j'avais vendu des millions de disques. Je me suis dit: si un jour on m'apporte quelque chose, je l'accepterai. Et si un jour la presse veut me voir, elle me verra.»

D'où ce volontarisme dans le service après-vente, une perception du métier selon laquelle rien n'est jamais acquis, millions engrangés ou pas, 81 printemps ou pas, répertoire de 740 chansons ou pas, renommée mondiale ou pas. Une culture du combat quotidien pour la survie de l'espèce Aznavour, qui s'éteindra pourtant avec lui. Charles Aznavour ne croit pas à l'immortalité. De fait, il n'entretient pas d'illusions quant au sort à plus ou moins court terme de ses chansons, hors des musées. «Une chanson, ça dure ce que ça dure. On fait un métier très momentané. Tant que quelqu'un a encore un peu le souvenir d'un artiste, on est vivant. Quand ce souvenir s'estompe, on disparaît. Et c'est normal.»

Aznavour ne croit qu'au passage inexorable du temps, c'est écrit dans toutes ses chansons, Hier encore, Sa jeunesse, Le Temps, La Bohème. Il en a fait son hymne national: Non, je n'ai rien oublié. Jeudi, c'est la chanson qu'il répétait avec l'Orchestre métropolitain du Grand Montréal pour le bénéfice des médias. Frisson garanti, foi de Simon Leclerc, et foi de journalistes chamboulés. Constat patent: s'il affirme soir après soir qu'il n'a «rien oublié», c'est précisément parce qu'il sait le combat vain, tout en refusant de céder un millimètre. Acharné, obstiné, Aznavour continue. Chante, puisque la voix tient (incroyablement) bon. Chante debout, puisque ce corps d'apparence frêle refuse de plier. Et répond inlassablement aux mêmes questions, puisqu'il a encore la réplique facile. Spectacle d'adieu? «Des spectacles d'adieu, j'en donne à tous les huit jours... On ne sait jamais.»

D'où l'impression qu'on a en le rencontrant que chaque instant compte. Double. Une fois pour nous, une fois pour lui. «J'ai tellement été malheureux de ne rien avoir que je ne me lasse plus d'avoir tout. On ne se lasse pas de l'amour des gens.»

Collaborateur du Devoir

CHARLES AZNAVOUR ET L'ORCHESTRE MÉTROPOLITAIN DU GRAND MONTRÉAL

En spectacle au Colisée Pepsi de Québec dimanche 5 juin; à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA du 8 au 11 juin et du 15 au 18 juin.