Musique classique - Sergio Fiorentino, le Phénix du piano

On parle beaucoup en ce moment de «Pianoman», cet amnésique non identifié recueilli sur l'île de Sheppey, dans le Kent (Grande-Bretagne), et qui ne s'exprime qu'à travers un piano en jouant quelques airs connus et ses propres compositions. En matière de piano, l'amnésie collective est pourtant plus fréquente que l'amnésie individuelle! Pour preuve, la révélation musicale majeure que constitue la redécouverte de Sergio Fiorentino (1927-1998), rendue enfin possible au Canada par la distribution des disques publiés par l'étiquette anglaise APR.

Pour être tout à fait honnête, il faut bien avouer que, si le monde musical a oublié Sergio Fiorentino, c'est que le pianiste italien a su se faire oublier. Son histoire est véritablement extraordinaire elle aussi. Après des études au Conservatoire de sa ville natale de Naples (1938-1946), il voit sa carrière démarrer avec un second prix au Concours de Genève en 1947. En octobre 1953, il débute à Carnegie Hall. Les critiques admirent non seulement sa technique hors pair mais aussi la profondeur de ses visions musicales. Le commentaire le plus laudatif viendra de son confrère, le toujours pince-sans-rire Arturo Benedetti Michelangeli: «E' il solo altro pianista» (il est le seul autre pianiste)!

Changements de cap

Après son succès aux États-Unis, Fiorentino entreprend une tournée en Amérique du Sud en 1954. Il joue en Argentine et en Uruguay. Mais sa vie bascule à la fin de cette tournée, lorsqu'il échappe de peu à la mort dans un accident d'avion. Cet accident le traumatisera dans sa chair et dans son esprit. Il se retire de la vie de concertiste et se replie dans sa ville de Naples pour enseigner le piano au conservatoire. Il surmonte rapidement ses blessures physiques mais ne se déplace plus. On ne le retrouve, en fait, qu'en Angleterre, où il enregistre quelques disques et donne des concerts, activité qu'il stoppera en 1967, se concentrant sur la pédagogie et se produisant à quelques très rares occasions en Italie.

Mais la chose inespérée survient. À sa retraite du Conservatoire de Naples, au début des années 90, Fiorentino se remet progressivement à apparaître en public. Dès 1995, la rumeur de son retour a fait le tour des milieux bien informés. En 1996, il se produit au Festival de Newport, à New York et à Boston, mais aussi en France et en Allemagne. Auparavant, en 1994, il s'est également embarqué dans un projet d'enregistrement de dix CD pour l'étiquette anglaise APR, spécialisée dans les enregistrements de piano. Le pianiste sexagénaire a tout pour faire une grande carrière médiatique sur le tard comme, dans la décennie précédente, le Chilien Claudio Arrau, chez Philips, et le Cubain Jorge Bolet, chez Decca. Mais il ne pourra pas profiter de cet été indien, car il meurt subitement en août 1998 à Naples.

Parmi les choses les plus sensées qui ont été écrites sur Fiorentino, il y a cette phrase de Carla Di Lena: «Gieseking, Cortot, Rachmaninov étaient ses références; le son de Gieseking, la musicalité de Cortot, la névrose du rythme de Rachmaninov.» Il y a aussi celle-ci, de Mark Malkovich, directeur artistique du Festival de Newport, qui a vu la dernière apparition publique de Fiorentino: «Il était modeste et humble, il y avait une sorte de "sainteté" en lui.» Tout à fait comme le seul autre pianiste de notre temps avec lequel je pourrais tenter une comparaison, Ivan Moravec, pianiste tchèque dont le modèle est aussi Walter Gieseking, qu'il décrit en ces termes: «Lorsque j'ai entendu Gieseking pour la première fois, j'ai su que cet homme était bon.»

Les disques

Disponibles depuis un mois au Canada, grâce à SRI, les disques APR de Sergio Fiorentino se divisent en deux. D'abord, quatre CD dans une collection «The Early Recordings», des enregistrements Liszt réalisés entre 1962 et 1967 pour Concert Artist Recordings de Londres. Si vous aimez Liszt, il faut commencer par le volume 2, The Virtuoso Liszt, pour comprendre ce que pouvait être le phénomène Fiorentino. Selon vos goûts, vous irez ensuite vers les volumes 1, The Contemplative Liszt, ou 3, la Première année de pèlerinage.

Mais le nectar le plus troublant se trouve dans les volumes de ce legs inachevé (huit des dix CD prévus) d'enregistrements tardifs. On peut y traquer des moments de musique que plus personne, à part Moravec ou, hypothétiquement, Krystian Zimerman, ne nous donne aujourd'hui. L'instant le plus «osé», le plus mémorable, est cette échappée onirique hors du temps dans le dernier mouvement de la Fantaisie de Schumann (volume 6), treize minutes hypnotiques comme le disque en véhicule rarement.

Le plus étonnant est qu'à un âge certain, et après un éloignement de près de trente ans de toute prestation publique, l'art de Fiorentino soit resté à ce point intact s'agissant de la virtuosité. Le meilleur exemple, outre la 2e Sonate de Schumann qui se trouve sur le volume 6 déjà cité, est le volume 1, regroupant la 2e Sonate de Scriabine, la 2e Sonate de Rachmaninov et la 8e Sonate de Prokofiev, enflammées et démiurgiques.

Mais c'est la profondeur spirituelle qui frappe et bouleverse en tout premier lieu. Le volume 2 en propose un exemple dans le grand répertoire, 3e Sonate de Chopin et Sonate D. 960 de Schubert, avec une matière sonore très creusée, une suprême liberté de respiration dans les phrasés et une perception innée des flux émotionnels des partitions.

La science de l'équilibre et la maîtrise intellectuelle des architectures et du son sont à leur comble dans deux disques Bach (volumes 4 et 5). Bach est un test redoutable pour juger des pianistes. Fiorentino plane tant et si bien sur ces oeuvres que le volume 5, regroupant la Suite française n° 5 et des transcriptions, me paraît un incontournable pour qui veut saisir la portée musicale du trésor qu'il nous est enfin donné d'entendre.

APR n'est pas le seul éditeur de Fiorentino. Concert Artist Recordings, une étiquette non encore disponible ici, a commencé à rééditer tous les enregistrements des années 50 et 60. Les découvertes, notamment dans Liszt et Mozart, y sont du même acabit. Longue vie discographique au Phénix du piano...

Collaborateur du Devoir

Sergio Fiorentino (1927-1998)

Les disques APR (distr. SRI) disponibles depuis mai 2005 au Canada.

Early Recordings: quatre volumes consacrés à Franz Liszt. Priorité: volume 2 (APR 5582), puis volumes 1 et 3 (APR 5581 et 5583).

Fiorentino Edition: huit volumes (enregistrements 1994-1997). Le coup de coeur: Bach II (vol. 5, Suite française n° 5 et transcriptions, APR 5559). Priorités: Schumann (vol. 6, APR 5560); Rachmaninov-Scriabine-Prokofiev (vol. 1, APR 5552), Chopin-Schubert (vol. 2, APR 5553); Bach I (vol. 4, Partitas nos 1 et 4, APR 5558).

Pour en savoir plus: l'excellent site Internet (en anglais) du réputé historien de l'enregistrement,

Ernst Lumpe (http://people.freenet.de/elumpe/) et le catalogue Concert Artist Recordings (http://www.concertartistrecordings.com/).