Concerts classiques - Chanter en morse

Dernier concert de la saison du Studio de Musique Ancienne de Montréal (SMAM), hier soir. Christopher Jackson recevait James Bowman. Le légendaire contre-ténor, qui a enregistré 180 disques, est aujourd'hui âgé de 63 ans. Le poids des ans se reflète-t-il sur le plan vocal? Hélas oui.

On ne s'en aperçoit pas tout de suite, puisque la monodie de Caccini est très exactement dans les cordes actuelles de James Bowman: le chant soutenu, sollicitant totalement le timbre, montre que la voix de Bowman ne vibre pas, s'est cuivrée et possède encore une étonnante ampleur. En balayant du regard l'assistance, le chanteur remplit l'ensemble de la coupole du choeur, ce qui accentue l'impact et le volume de sa voix. Avec Monteverdi, on commence à avoir des doutes, avec ces fins de phrases qui retombent et cette agilité qui n'est plus la même. Mais c'est dans le fameux Stabat Mater de Vivaldi, qui demande une palette expressive beaucoup plus vaste, qu'on se rend compte que quelque chose ne va plus du tout.

Si l'on veut schématiser à l'extrême, on peut dire que Bowman chante en morse. D'un côté, dans un certain registre (aigu) et une certaine nuance (forte), il y a cette voix que l'on a entendue auparavant; timbrée, résonante. Mais lorsque le tempo se fait moins coulant, que l'on rentre dans le registre médian en dessous de la nuance mezzo piano, parfois plus rien ne sort; le timbre est décoloré, impur, le chanteur s'étrangle et, dans les vocalises, il y a carrément des trous («pertransivit gladius»; «dum emisit spiritum»). Même chose dans le Salve Regina de Pergolèse («filii Evae»). Ces failles, cette fragilité servent-elles d'une certaine manière l'expression de la douleur, un peu comme chez Jon Vickers sur le tard, chantant Winterreise de Schubert? Pas à mon sens: James Bowman mime le texte, le joue, mais ne l'incarne pas. N'est-il pas temps, pour lui, d'arrêter?

Tout au long du concert, l'orchestre du SMAM a apporté un soutien attentif à cette voix. Le plus beau se trouvait dans les teintes automnales de la fin du Salve Regina de Pergolèse, le moins impressionnant dans un Haendel un peu goguenard. Mais l'ensemble de la prestation orchestrale fut soigné et de qualité, même dans les délicates Sonates pour deux violons, jouées par Chloé Myers et Chantal Rémillard.

Collaborateur du Devoir