Opéra - Une Carmen prometteuse

Cette Carmen est un spectacle important pour l'Opéra de Montréal (OdM), qui compte engranger des revenus dans les prochaines années par la location de sa production à d'autres maisons d'opéra en Amérique du Nord. C'est aussi un opéra qui, le 6 juin, rapprochera l'OdM d'un plus large public, par la retransmission de la dernière représentation sur écran géant sur l'esplanade de la Place des Arts, une première en la matière à Montréal.

Le spectacle monté par Mark Lamos et Bernard Labadie est à même de satisfaire le public et les directeurs d'opéras du continent. La transposition géographique et temporelle (l'Amérique du Sud au milieu du XXe siècle), peu signifiante, fonctionne bien, même si on peut s'amuser des chemises rouges des militaires qui font ressembler ceux-ci davantage à des compagnons de Che Guevara qu'à des soldats! Parmi les coquetteries inutiles, il y a aussi le juke-box de la taverne de Lillas Pastia et quelques hiatus mineurs par rapport au livret. Mais les bonnes idées dominent dans la scénographie. Il en va ainsi des belles images à la fin des actes I et III — Don José projeté sur le grillage (son emprisonnement) et Carmen ramassant une carte fatale —, comme du rideau déchiré qui s'ouvre sur le drame.

Les détails sont souvent soignés. Par exemple, les costumes de Carmen symbolisent bien son évolution: le vert de la cigarière; le rouge de la femme amoureuse; le noir de la femme qui découvre qu'elle va mourir; le blanc de celle qui mourra droite, sans s'être reniée («Carmen jamais n'a menti»). Je dois également avouer mon admiration pour le décor du 4e acte, une arène vue en coupe, avec ses gradins remplis et, en dessous, leur aire d'accès où Don José barre le chemin à Carmen et commet son crime.

Parmi les choix sans risques, il y a aussi celui de la version d'Ernest Guiraud, qui supprima, pour la première représentation de Carmen hors de France (Vienne, 1875) les dialogues parlés. Opter aujourd'hui pour la solution Guiraud dans une contrée francophone est un peu surprenant, mais cela facilitera assurément l'exportation. La question de l'utilisation de la version Guiraud n'est pas une argutie musicologique. C'est que Guiraud fait prendre quelques notables et fâcheux raccourcis à l'argument. À tel point que l'OdM a cru bon de sauver une (!) phrase de dialogue pour établir un lien entre Carmen et Don José, avant que la bohémienne lance sa fleur au soldat.

C'est également à l'utilisation abondante de la version Guiraud qu'on doit la transformation de Carmen d'un opéra-comique, c'est à dire un opéra français avec dialogues parlés, en «grand opéra», transformation qui a également changé le profil des voix utilisées. Alors que Carmen façon opéra-comique peut se monter avec un soprano dramatique et un ténor lyrique (Nicolaï Gedda, par exemple), la tradition des quarante dernières années a plutôt entériné une opposition entre un mezzo-soprano poitrinaire et un ténor plus dramatique et puissant (comme Placido Domingo). La production de Montréal navigue entre deux eaux, en confrontant Rinat Shaham, mezzo dominatrice, et Gordon Gietz, ténor lyrique plus falot que nature. Les tempos allants et l'engagement forcené de Bernard Labadie, culminant dans la première scène de l'acte II très enlevée, portent le spectacle. Il peut encore dramatiser davantage la carrure de certains rythmes et les prémices musicales de l'issue fatale.

La distribution vocale est dominée de la tête et des épaules par deux seconds rôles de classe mondiale: le Zúñiga (lieutenant) de Nicola Testé et le Dancaïre (contrebandier) d'Étienne Dupuis. De manière générale, tous les seconds rôles, de Sébastien Ouellet à Michèle Losier, sont excellents, voire exceptionnels. Les quatre protagonistes ont paru en retrait, plusieurs problèmes constatés étant sans doute attribuables au trac de la première représentation. Comment expliquer autrement la contre-performance de l'Escamillo de Richard Bernstein dans son premier air, suivi d'un spectaculaire rétablissement aux actes III et IV? Comment imaginer que la projection vocale de Gordon Gietz soit bonne quand il chante hors scène (acte II), puis coince subitement quand il vient en scène? Il y eut samedi trop de sonorités engoncées chez ce ténor, qui joue la vraie victime du drame, mais chante trop comme une victime.

Immense déception de la part de Frédérique Vézina en Micaëla: peu de nuances, pas d'émotion et un vibrato étonnant pour une si jeune voix. Quant à Rinat Shaham elle a un singulier abattage, prononce bien; mais devra veiller à deux choses dans les jours prochains: la justesse, en plusieurs endroits («Prends garde à toi»), et le resserrement de sa voix dans les aigus.

Ce bon spectacle, qui compte bien des atouts, ne peut donc que s'améliorer avec le rodage.