Musique classique - Carmen à l'opéra

La direction de l'OdM se targue d'un remplissage quasi complet des six représentations prévues de Carmen et en a même ajouté une septième, le 6 juin. Ce rendez-vous du 6 juin sera également l'occasion d'intéresser tous les Montréalais à l'art lyrique, puisque le spectacle sera simultanément diffusé sur écran géant sur l'esplanade de la Place des Arts. La diffusion gratuite au public hors les murs est ce que l'Opéra royal du Covent Garden de Londres avait réalisé, pour Carmen justement, en 1994, lorsque la distribution Domingo-Graves-Gheorghiu avait fait exploser le box-office. À Montréal, c'est la première fois que l'OdM ira ainsi vers le public. Patronnée par Loto-Québec, cette initiative marquera la conclusion du 25e anniversaire de l'OdM.

Il y a une autre particularité à cette nouvelle Carmen, puisque, plutôt que d'être une production importée d'une autre maison d'opéra, il s'agira de la première production de l'ère Labadie-Moss entièrement conçue et réalisée dans les murs de l'OdM, en coproduction avec l'Opera San Diego et un troisième partenaire, la Canadian Opera Company, qui s'est jointe au duo. Pour David Moss, directeur de l'OdM, «il est important de mettre la signature artistique de Montréal sur une production amenée à se promener dans le futur en Amérique du Nord.»

Carmen du Sud

La mise en scène a été confiée à l'Étasunien Mark Lamos, appelé par le Metropolitan Opera pour scénographier la création de The Great Gatsby de John Harbison en 2000. Mark Lamos a appris qu'il avait été choisi pour monter Carmen à l'OdM (sa première mise en scène de cet opéra) alors qu'il travaillait sur une production à San Diego. Il nous raconte que les premières idées lui sont venues à la vision d'un film mexicain, mettant en scène des miséreux d'une farouche énergie, un film mêlant pauvres et gitans. Il cite Y tu mamá también d'Alfonso Cuaron (2001) en relation avec ce souvenir, ce qui étonnera un peu les adeptes de ce road-movie mexicain, plus pimenté de sexe que marqué par les bidonvilles. En tout cas, notre Carmen montréalais se déroulera quelque part en Amérique latine. Mark Lamos a beaucoup aimé infuser cette «énergie latine» et ces «couleurs mexicaines et cubaines» au chef-d'oeuvre de Bizet.

Dans cette optique, il s'appuie sur les décors de Michael Yeargan, son partenaire dans The Great Gatsby, décorateur très expérimenté, qui connaît l'OdM pour y avoir présenté Peter Grimes en 2001 et Tosca en 2002, et travaille avec les plus grandes scènes du monde (Genève, Londres, Chicago et New York). Les costumes de François St-Aubin ont une grande part aux yeux de Mark Lamos dans la signature du spectacle, parce qu'ils l'ancrent dans le temps (1930-1950) et reflètent le statut social des protagonistes.

Le metteur en scène attend aussi beaucoup de l'éclairage, confié à Robert Wierzel, un nouveau venu ici, ce qui est toujours bon à prendre, l'OdM ayant failli à plusieurs reprises dernièrement (Turandot, Barbe-Bleue) à ce chapitre-là. Robert Wierzel aura l'une des tâches les plus redoutables à l'opéra: éclairer le troisième acte de Carmen, qui se passe la nuit dans la montagne, scène pour laquelle on se souvient encore des filtres redoutables utilisés par Francesco Rosi dans son film.

Ce troisième acte est non seulement difficile à éclairer, mais également redoutable dans sa dramaturgie musicale et scénique, puisqu'il contient la scène-clé lors de laquelle Carmen découvre, en tirant les cartes, l'inéluctable sort funeste qui l'attend. Le cadre de cette scène sera une chapelle abandonnée couverte de graffitis ésotériques et utilisée pour des rituels de nécromancie. Dans le traitement de cette scène des cartes, Mark Lamos tient au fait que Frasquita et Mercedes, qui accompagnent Carmen, soient plus adultes et moins soubrettes que la façon dont on les représente habituellement.

Évidemment, on attend beaucoup de l'abattage scénique de l'Israélienne Rinat Shaham, qui a triomphé l'an dernier dans Carmen à Glyndebourne, reprenant la production de David McVicar créée en 2003 pour la prise de rôle d'Anne Sofie von Otter. Rinat Shaham avoue d'ailleurs que la production anglaise a été «réajustée» pour sa vision forte de Carmen, qu'elle chantera prochainement au Florida Grand Opera. «Carmen est mon rôle préféré pour l'heure», précise Rinat Shaham, dont les goûts vont à Mozart et à «l'opéra français, avec, notamment, les rôles de Mélisande et Charlotte — dans Werther». Elle apprécie que la mise en scène de Mark Lamos «cherche, au plus profond, l'essence des personnages». M. Lamos considère que le plus grand défi dans une mise en scène de Carmen est «de cimenter la structure du premier acte en animant les scènes de foule», un défi qui ne le rebute pas, lui qui a «toujours apprécié de mettre en scène des groupes de personnages».

Cette production de Carmen, qui sera l'ambassadrice de l'OdM en Amérique du Nord, coûtera 800 000 $ selon David Moss. «À en juger par l'expérience de la compagnie avec Aïda, La Traviata, Roméo et Juliette, les blockbusters qu'on a dans notre entrepôt, on peut louer une production deux ou trois fois par année. Les coûts sont absorbés par les recettes des représentations et par les rentrées financières de la location. C'est un volet de notre fonctionnement qui est important, également pour l'image de l'Opéra de Montréal. Il n'est pas rare d'avoir à n'importe quelle période de l'année, deux, trois, voire parfois quatre productions de l'OdM à l'affiche quelque part en Amérique du Nord.» Le tandem Moss-Labadie se promet de réaliser ainsi une production nouvelle par année dans le futur.

CARMEN

Opéra en quatre actes de Georges Bizet (1838-1875) avec Rinat Shaham (Carmen), Gordon Gietz (Don José), Richard Bernstein (Escamillo), Frédérique Vézina (Micaëla), Orchestre métropolitain du Grand Montréal, Choeur de l'Opéra de Montréal, Ballet Flamenco Arte de España. Dir.: Bernard Labadie. Mise en scène: Mark Lamos. Décors: Michael Yeargan. Costumes: François St-Aubin. Éclairages: Robert Wierzel. Les 21, 26, 28, 30 mai, 1er et 6 juin à 20h. Le 4 juin à 14h, diffusé en direct sur Espace Musique. Retransmission gratuite sur écran géant sur l'esplanade de la Place des Arts le 6 juin. Renseignements et réservations: (514) 985-2258.