Disques - Enfin le tour de Martha

Martha Wainwright savourait l’air de Montréal, hier. «J’ai trop travaillé pour ne pas apprécier ce qui m’arrive.»
Photo: Jacques Grenier Martha Wainwright savourait l’air de Montréal, hier. «J’ai trop travaillé pour ne pas apprécier ce qui m’arrive.»

Un premier album d'exceptionnelle valeur qui lui appartient au propre comme au figuré, voilà qui n'est pas rien quand on a Kate McGarrigle et Loudon Wainwright III pour géniteurs, le flamboyant Rufus Wainwright pour frérot et qu'on a grandi dans la plus belle famille de chanson du Québec anglo. Mission accomplie.

«Ça n'aurait pas été bon pour mon équilibre mental que l'accueil soit mauvais», déclare Martha Wainwright en souriant à belles dents. Quand elle sourit comme ça, elle ressemble plus à Luce Dufault qu'à maman Kate (McGarrigle, faut-il vraiment préciser?). Resplendissant, le sourire. Éclatant comme l'unanime et mondial succès critique qui, à 29 ans, couronne la sortie de son premier album et hisse Martha, sinon au firmament de la pop comme le frangin Rufus, au moins dans le lot de tête des singers-songwriters à surveiller. Soulagement chez l'intéressée. «J'imagine d'ici les gros titres: "We've finally located the bad Wainwright!" Ç'aurait été insupportable...»

En lieu et place, le disque obtient moult éloges dans la revue britannique Mojo (entre autres accolades), et on invite Martha à chanter chez Letterman. C'était la semaine dernière. Un tabac. Qui faisait du bien par où la chanteuse l'inhalait. «Même si, dans la famille, on a un rapport assez détendu, pour ne pas dire un peu cynique envers le succès et le show-business, c'était quand même très significatif. C'était mon accomplissement à moi, et je le ressentais. Bien sûr, c'était ma quatrième fois chez Letterman, mais les trois autres fois, c'était pour faire les choeurs derrière Rufus. J'étais très nerveuse avant, et très heureuse après: j'avais un sourire gros comme ça en me regardant à la télé...» Elle rit. Dehors, le temps est aussi radieux qu'elle. Du bon temps à prendre pendant qu'il passe.

Il y a en effet de quoi festoyer, ne fût-ce qu'un instant, avant que le gros bon sens familial ne reprenne le dessus. «J'ai trop travaillé pour ne pas apprécier ce qui m'arrive. J'ai quand même mis dix ans à le faire, ce disque!» Et Martha Wainwright d'évoquer ses années de «vie intense» à New York («I lived a lot!»), et les 36 mois passés à plancher sur l'album avec le réalisateur Brad Albetta. À compte d'auteur, selon l'expression consacrée, mais avec le compte à zéro. «On a travaillé par petits bouts, quand le studio n'était pas occupé. Sans compagnie de disques sur le dos, ce qui était très bien, mais sans grand soutien non plus, ce qui était plus difficile. On a bien essayé d'intéresser des mécènes à nos démos, mais sans résultat. Je crois que tout le monde se demandait un peu dans quelle direction j'allais. Moi aussi. [Elle s'esclaffe.] C'est seulement quand tout a été fini que Maple Music et Rounder ont affiché une certaine curiosité...» Des ententes de licence ont ainsi été négociées avec trois compagnies de disques différentes pour autant de territoires (Canada, États-Unis, Royaume-Uni): produit clé en main, comme on dit. «C'est parfait comme ça: ils me prennent comme je suis.»

Entendez: irréductible. Intraitable. Farouchement elle-même. «J'avais eu des offres auparavant, de la part de gens très bien, mais qui voulaient produire l'album folkie d'une McGarrigle, nouvelle génération. Ou alors de gens moins bien qui voulaient tout récrire. En fait, je me suis appliquée à couper tous les ponts artistiques qu'on tentait d'établir entre moi et ma famille, jusqu'à ce que je puisse faire "whatever the fuck I wanted to do". J'ai été une vraie tête de cochon.» Déjà, le mini-disque paru en 2004 était de par son seul titre coup-de-poing, Bloody Mother Fucking Asshole, une manière d'éloigner les importuns: c'était aussi, il faut bien dire, le titre d'une cathartique chanson adressée à son célèbre père absent, pour services non rendus. Chanson d'ailleurs rapatriée sur l'album: «Oh I wish, I wish I was born a man / So I could learn to stand up for myself...»

Souhait exaucé. Sans même avoir accentué outre mesure ce qu'elle appelle sans gêne «son fort côté masculin». Au contraire. La vraie victoire de ce disque est de révéler une Martha Wainwright qui n'est pas seulement celle que l'on connaissait en spectacle, dans les «happenings» locaux de la tribu McGarrigle ou en première partie de Rufus, âme déchirée, voix de toutes les colères et accords assénés sur guitare souffre-douleur. Il y a aussi la Martha au timbre doux, aux mélodies coulantes et aux arrangements jouissivement pop, qui ne dédaigne pas les refrains bons à fredonner: on n'est pas loin d'une Susanna Hoffs avec les Bangles dans Far Away ou When The Day Is Short («Merci, c'est un compliment!»), et on n'est pas si loin non des valses chères au country dans Factory, Ball & Chain ou This Life: «Dear men / Be nice to your girl / She knows that you could live without her...»

Martha cite Patsy Cline, Tammy Wynette et autres reines de la souffrance country et western parmi ses chanteuses préférées, beaucoup écoutées du temps où elle vivait à Montréal et Saint-Sauveur dans les repaires familiaux, avant qu'elle ne s'exile à New York et se convertisse au punk des Ramones et au chant exacerbé. «C'est évident: je cherchais à me démarquer des autres artistes de ma famille en chantant à tue-tête à toutes les occasions. Je voulais qu'on m'entende. Qu'on m'aperçoive. J'étais comme dans la comédie musicale: "Look at me! Look at me!" Jusqu'à la mi-vingtaine, j'ai joué le rôle de la jeune rebelle en furie et j'y croyais. Mais tôt ou tard, il fallait bien que ma part de douceur transparaisse. I'm a McGarrigle, you know!» Eh oui. «Avant, j'aurais fait un disque avec douze autres Bloody Mother Fucking Asshole. Un disque sincère mais enragé. Aujourd'hui, je peux me contenter d'être sincère. Et piquer une crise de temps en temps...»

Elle s'esclaffe derechef. On vient la chercher: la répétition n'attend pas. En ce lundi, il y a spectacle en solo au Main Hall pour souligner «en famille» la parution de l'album. Pour le vrai de vrai show de l'album, il faudra attendre juillet, sans doute à La Tulipe. Ou alors monter à Tadoussac début juin pour le Festival de la chanson. Tadoussac? Après la tournée en tête d'affiche au Royaume-Uni, vraiment? Vraiment. Mojo ou pas, Tadoussac aura Martha. «Ma mère et ma tante m'en ont dit tellement de bien...» De la famille, il restera toujours l'esprit. Libre.

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MARTHA WAINWRIGHT

Martha Wainwright

Maple Music Recordings (Universal)