Chanson - L'Électron libre

Dans le rôle de l'artiste-à-la-mode-dont-le-deuxième-album-est-le-plus-attendu-de-la-saison, Yann Perreau est un brin intimidé par le branle-bas médiatique orchestré autour de la sortie. Bonne chose, Nucléaire, l'album en question, parle pour lui, encore plus riche, plus séduisant, plus aventureux et plus formidable qu'espéré.

Ronde exhaustive des médias écrits, tabula rasa à Espace Musique, vidéoblogue en direct lundi sur le site de l'émission Bandeapart.fm («capsules vidéo [envoyées] à partir d'un téléphone portable qui seront diffusées en temps réel sur Internet», dit le communiqué), concours pour les fans, passage pressenti à Tout le monde en parle: la sortie de Nucléaire, deuxième album en solo de Yann Perreau, fait l'effet voulu d'une... bombe. Jusqu'aux mille et un titres possibles autour de ce noyau dur qui semblent prévus dans le plan de match. Et j'ai réquisitionné «L'Électron libre», rapport à la volonté du gars de «demeurer insaisissable». J'aurais pu titrer «Le Chanteur atomique», ou alors «Attention: chanteur radioactif». On appelle ça une stratégie dynamique de mise en marché.

«Les planètes sont vraiment alignées, on dirait», commente l'intéressé en souriant un peu malaisément de l'autre côté de ma table de salle à manger, un chouïa enchevêtré dans les fils un peu gros de «l'opération Nucléaire». Il ne confirmera pas l'invitation de Guy A. Lepage. Gros enjeu. Une fois que Dumas s'y est fait voir et entendre, les ventes de son Cours des jours ont décuplé. Nucléaire mériterait aussi un succès fou. Belle confirmation, en effet, que ce deuxième album, si tant est qu'on avait besoin d'une confirmation. Yann Perreau y affirme en tout cas sa singularité, cet art du décalage qu'il manie de plus en plus habilement. Car lorsqu'on est chez Yann Perreau, on est dans une sorte d'ailleurs bien à lui, où le cool fréquente le kitch, où les guitares qui font twang côtoient des machines qui font de drôles de bruits, où l'on retient les refrains tout en étant étonné par les musiques. Entre rétro-futurisme et véritable avenir, Yann Perreau fait de jolis pâtés dans un chouette carré de sable.

«Je fais de la chanson pop, reconnaît-il volontiers, mais j'aime baigner dans les expérimentations de toutes sortes. Je m'aventure, des fois je me perds, mais je me retrouve tout le temps.» On retrouve ainsi les guitares westernisantes et les ambiances désertiques de Western romance dans J'ai une île au coeur, dans La Cage en or et dans Trois sacs, mais on pénètre aussi résolument dans des zones à risque, rock onirique et industriel à la Tom Waits et à la Arthur H dans Le Marin, new wave revisité manière The Clash dans La vie n'est pas qu'une salope, rhumba extraterrestre pour La Cage en or, vrille amoureuse pour piste de danse avec l'irrépressible Triste poupée, collaboration avec Arthur H pour Grande brune (à l'initiative de l'animatrice Monique Giroux), virée arabisante de pacotille dans la très charnelle Goûte-moi (avec Lynda Thalie dans le rôle de Jinny... ). «Moi, j'aime les disques qui me font halluciner. Comme Fantaisie militaire de Bashung: c'est encore du Bashung, tu le reconnais, mais il t'amène ailleurs... C'est ça, l'idée.»

Perreau mentionne Bashung à dessein. Ça lui permet de dire sa joie d'avoir créé Nucléaire avec l'aide de «grands messieurs», l'as des programmations Mathieu Ballet et le maître ès cordes Joseph Racaille, collabos dudit Bashung (et de Thomas Fersen, entre autres), en plus de sa fortiche équipe habituelle (David Brunet, Dan Thouin, Maxime Lepage... ) et du guitariste Éric Goulet, grand fouteur de sain bordel devant l'Éternel. Ballet et Racaille étaient les profs de Perreau durant le «stage d'arrangement et de réalisation d'album» auquel il s'est passionnément astreint l'an dernier au Studio des variétés à Paris. Perreau sur les bancs d'école après le succès de Western romance et le vedettariat naissant? Belle humilité. «C'était une vraie formation. J'étais zélé, je travaillais tout le temps mes textes, je jouais du drum, j'aidais les autres.»

Apprendre, toujours apprendre

Pause dans la conversation. J'ai sans doute l'air étonné. Perreau s'explique plus longuement. «Moi, je suis un autodidacte. J'ai tout appris à mesure. Et même à 29 ans, j'ai encore l'impression d'être un débutant. Je peux avoir l'air princesse, un peu prétentieux, mais c'est parce que je me sens toujours assez fragile. En état d'insécurité. Alors, pour contrer ça, je saisis toutes les occasions d'en apprendre plus, et puis je me lance sur le stage et je me défonce. Je pédale en crisse. Je danse, je me fais aller. C'est ma façon d'avoir moins peur.» Moi qui ai longtemps perçu le gaillard comme un fendant, je découvre un Perreau hypersensible, à la limite de l'écorché vif. «C'est parce que j'en dis pas trop dans les chansons. Je me protège. Pourtant, dans le nouveau disque, j'ouvre mon journal. Tout est là. Triste poupée, c'est l'histoire d'une peine d'amour, je dis que "j'en ai pleuré des cordes", mais ça s'arrête là. J'ai pas besoin d'en dire plus. J'ai pas besoin de rajouter que je dormais pas de la nuit, que je braillais sur le plancher, ben saoul, que le téléphone était décroché... J'ai pas besoin d'être premier degré comme ça.»

On lui en sait gré. Ce n'est pas de trop, un garçon pudique parmi les champions de l'état d'âme, de l'épanchement fleuve et des sécrétions qui pleuvent. «Je ne voudrais surtout pas que mes chansons soient masturbatoires... » Ce qu'il veut, et ce qu'il obtient, c'est qu'elles soient excitantes, ludiques et libératoires. Cela s'entend dans La vie n'est pas qu'une salope et sa phrase leitmotiv: «T'as qu'à t'atteler, allez hop!» Sacré rythme, belle allitération. «J'aime jouer avec les mots, avec les sons, avec les beats; j'aime essayer toutes sortes d'affaires. J'aime jouer à mon goût.» Électron libre, disais-je. «J'ai eu une formation de marionnettiste, j'ai tâté du cirque, j'ai chanté a cappella dans le show de La Bottine souriante aux FrancoFolies, j'ai chanté avec les Breastfeeders, avec Isabelle Boulay. J'aime être dans le mainstream autant que dans le milieu underground. Je ne veux pas être barré nulle part. Je ne veux pas à tout prix être partout, mais je tiens à ma liberté d'action.» Osons l'image: entre fusion et fission, tout est encore possible pour Yann Perreau. Y compris les réactions en chaîne.

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Yann Perreau

Fullspin (Fusion III)