Vitrine du disque - D'Allemagne, on voit mieux la France

Une fois de plus, applaudissons les jeunes gens à la mode qui, de Cologne, en Allemagne, animent un label répondant au chic nom de Le Pop Musik (avec un K) et qui nous gratifient de compilations consacrées aux «chansons de la nouvelle scène française», compilations dont nous raffolons, danke beaucoup. Warum?

Pourquoi, en effet? Parce qu'elles sont bigrement satisfaisantes, pardi! Parce que ces gens-là ont un flair fou pour dénicher ce qui se fait de plus bath dans le genre: leur échantillonnage comprend des gens que nous connaissons et aimons déjà, tels Vincent Delerm, Coralie Clément, Camille, Mathieu Boogaerts, Albin de la Simone ou notre propre Jérôme Minière, mais aussi des chanteurs, chanteuses ou groupes encore relativement inconnus au bataillon: j'en veux pour exemple ce quintette baptisé Holden dont on offre ici une délicate et envoûtante pièce intitulée Tunis, ou alors cette Californienne nommée Elinor Blake (alias April March) qui fait une Petula Clark d'elle-même et chante en français dans le texte une adorable bluette sixtiesante intitulée Le Code rural, provenant d'un album réalisé par l'excellent Bertrand Burgalat chez Tricatel. Le Pop 2 est ainsi farci de trouvailles heureuses, procurant presque une heure de ravissement continu. Tout ça donnant furieusement envie d'entendre en entier les albums échantillonnés, dont on a eu la bonne idée de reproduire les pochettes à l'intérieur du digipack. C'est le signe de la réussite pour une compil: des désirs insoupçonnés se mettent à nous courir l'échine. Y a plus qu'à les laisser courir jusque chez le disquaire, et se ruiner en importations.

Sylvain Cormier

MOI, MON FÉLIX

Daniel Lavoie

(GSI Musique/Sélect)

On l'attendait avec la proverbiale brique et le non moins proverbial fanal, ce disque de chansons de Félix Leclerc telles qu'interprétées par Daniel Lavoie pour la série télévisée de récente et déjà triste mémoire. Eh ben, franchement, pour peu que l'on se soit tenu à saine distance de la télésérie et que les souvenirs cuisants ne gâchent pas tout à l'avance, ça se laisse écouter. Tout simplement parce que Daniel Lavoie chante bien et que les chansons, forcément, sont de qualité supérieure. Bien sûr, ça n'ajoute pas grand-chose au schmilblick, les arrangements étant par la force des choses copies conformes des originaux de Félix, et ce n'est certainement pas aussi passionnant que le disque Hugues Aufray chante Félix Leclerc, où l'homme de Santiano s'est brillamment approprié les chansons du troubadour dans son style folk-rock à lui, mais bon. Même si on aurait préféré un disque où Daniel Lavoie aurait ramené le répertoire plus à lui — au piano, pour tout dire, ce qu'on a là n'est absolument pas désagréable à l'oreille. Inutile, certes, mais plaisant. Ce disque mérite de survivre à la série. Si seulement on enlevait cette photo de pochette avec Lavoie surmonté de l'horrible perruque blanche, ce serait déjà quelque chose de gagné.

S. C.

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Jazz

I Have The Room

Above Her

Paul Motian

Étiquette ECM

On ne l'emportera pas au paradis; ni d'ailleurs en enfer. Au purgatoire? Probablement. Encore là, on n'a pas de certitude. Mais bon... De quoi s'agit-il? Du nouvel album que le batteur Paul Motian, immense batteur au demeurant, a confectionné en compagnie du saxophoniste Joe Lovano et du guitariste Bill Frisell.

Pris séparément, on apprécie chacun d'entre eux. On aime la finesse, la subtilité de Motian. On aime bien le son ample de Lovano. On adore Frisell pour son humour, son intelligence, son ouverture d'esprit, sa volonté de fondre des esthétiques sonores en apparence incompatibles. Mais là...

Comment dire? Autant le trio qui lie Motian au pianiste Paul Bley et au contrebassiste Gary Peacock nous régale à tous les coups, autant ce trio nous est apparu comme un trio peu... convaincu de lui-même! On ne peut pas dire que c'est mauvais. Loin de là! C'est juste que le rythme étant toujours le même rythme, on finit par s'ennuyer.

Après écoute, on a eu l'impression, pour ne pas dire la certitude, que ces artistes ont pris le parti de l'ambiance aux dépens de tout le reste. Dans le genre jazz planant, cet album est une réussite. On a apprécié une pièce et une seule. Le titre? Harmony. Les autres? Bof!

Serge Truffaut

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Classique

BIS

Scarlatti: 18 Sonates. Evgueni Sudbin (piano). BIS CD-1508 (distr. SRI).

Haydn: Concertos pour clavier Hob. XVIII/ 2, 3, 4 et 11. Ronald Brautigam (pianoforte), Concerto Copenhagen, dir.: Lars Ulrik Mortensen. BIS CD-1318

(distr. SRI).

Tant les oeuvres de Domenico Scarlatti que celles de Joseph Haydn sont jouées sur toutes sortes d'instruments, du clavecin au piano. Sudbin et Brautigam ont choisi, chacun avec son tempérament, ce qui leur était le plus familier, mais aussi, ce qui, dans leur imaginaire, sied le mieux à la musique qu'ils interprètent. Dans les deux cas le résultat est magique.

Evgueni Sudbin est un parfait inconnu. Il enregistre là son premier disque. Et, d'emblée, il marque la discographie en se hissant au niveau des plus grands: Emil Guilels en concert (BBC «Legends»), Ivo Pogorelich (DG) ou Christian Zacharias au disque (EMI). L'invention du toucher, l'imaginaire musical, le raffinement et, surtout, la matière sonore sont au niveau d'artistes tels que Guilels, Zimerman ou Moravec. Si vous désirez avoir un exemple rapide et contrasté de ce qui peut se passer dans ce disque intemporel, les plages 2 (Sonate K. 466, pour le temps en suspension) et 10 (Sonate K. 455, pour la magie du toucher) sont particulièrement indiquées. On entendra reparler de ce pianiste-là.

Ronald Brautigam, lui, est un esthète du pianoforte, particulièrement habile dans le choix de ses instruments. Son McNulty, copie d'un instrument Walter de 1795, est une pure merveille de transparence et de lumière, qui ne sature jamais sur le plan mécanique. Son approche de Haydn est idéalement vive et élégante, très en phase avec la vision du claveciniste et chef Lars Ulrik Mortesen. Andreas Staier avait livré récemment (Harmonia Mundi) un disque majeur dans la discographie de ces concertos méconnus. Celui-ci, avec deux oeuvres en commun, le surpasse encore en charme, en pétillement (cf. le finale du fameux Concerto en ré), en élégance et en raffinement.

Christophe Huss