Musique classique - Itzhak Perlman, de l'archet à la baguette

Il a été l'un des plus grands violonistes de la seconde moitié du XXe siècle. Ses enregistrements qui font toujours office de référence se comptent sur plus que les doigts d'une main. Du Concerto pour violon de Brahms avec Giulini (auquel je préfère le Beethoven avec Barenboïm) au Concerto de Stravinski avec Ozawa, des pièces de Kreisler aux Sonates et partitas de Bach, Itzhak Perlman a marqué de son empreinte l'histoire du violon au disque, sur les traces des plus grands, Milstein, Heifetz et Oïstrakh. Il nous arrive à Montréal une baguette à la main, puisqu'il viendra diriger l'OSM mardi et mercredi. Au piano, sa propre fille, Navah.

Qui croirait que papa Perlman s'est reconverti en chef d'orchestre pour lancer la carrière de sa fille pianiste se tromperait lourdement. L'affiche «Itzhak et Navah Perlman» n'est fréquente qu'en récital violon et piano, pas au concert symphonique: «C'est très spécial. Nous avons donné des concerts symphoniques il y a quelques années, mais maintenant c'est devenu très rare. Son agenda est très chargé et faire coïncider le sien et le mien est à présent très délicat. C'est le seul concert de ce type cette année!», nous confie Itzhak Perlman en entrevue. Comment le père musicien voit-il sa fille? «Elle est très musicienne et possède une grande spontanéité, ce qui fait que quand nous jouons ensemble nous respirons ensemble. Grâce aux récitals piano-violon, je sais comment elle approche la musique et je suis très impatient de cette nouvelle rencontre.»

Un parcours exemplaire

L'homme qui se partage entre les récitals (il se produira avec son vieux complice Pinchas Zukerman à Ottawa l'an prochain), la direction d'orchestre et l'enseignement réfute le qualificatif de «surdoué» ou d'enfant prodige. Il le déclarait clairement en entrevue à David Halberstam: «Je n'ai jamais été un enfant prodige. J'avais du talent, bien sûr, mais c'est différent. Beaucoup de gens ont du talent quand ils sont jeunes, sans être des enfants prodiges. Menuhin, lui, était un vrai enfant prodige: il jouait à huit ou neuf ans avec une maturité qui n'était pas de son âge. À neuf ou dix ans je jouais agréablement. [...] Avec le recul, je peux dire que j'ai eu la chance qu'on me laisse grandir, avoir une enfance. J'ai fait des progrès, je me suis développé peu à peu.» À l'âge de 13 ans, Itzhak Perlman (né en 1945) quitte Israël pour les États-Unis et entre à la Juilliard School à New York. Il étudie avec Ivan Galamian, élève de Lucien Capet, qui avait fondé l'un des plus grands quatuors de l'avant-guerre. Il y change sa technique: «Ce que j'ai gagné en retour fut fabuleux. J'ai moins compté sur la vitesse d'archet que sur la densité sonore obtenue par une meilleure répartition du poids de l'archet», déclarait-il au magazine Répertoire en janvier 2003.

Le résultat est fort convaincant. À l'âge de dix-huit ans, il remporte le prix Leventritt. Le violoniste Isaac Stern, le compositeur Lukas Foss et le chef d'orchestre George Szell font partie du jury: sa carrière est lancée. Car le son, la chaleur et la richesse de son timbre frappent immédiatement. L'étoffe sonore et musicale acquise à New York le sert, là où d'autres ne sont «que» des virtuoses. C'est cette musique incarnée qui séduira les mélomanes. Les premiers à s'en apercevoir au disque sont ceux qui découvrent, chez RCA, le 2e Concerto de Prokofiev avec Erich Leinsdorf. La rumeur sur le «nouveau violoniste extraordinaire» enfle au début des années 70 quand il passe chez EMI et enregistre les Caprices et le 1er Concerto pour violon de Paganini. Quand paraît, en 1977, le Concerto de Brahms avec Carlo Maria Giulini, tout le monde est définitivement au courant!

Itzhak Perlman est un violoniste avisé et patient. Dès le milieu des années 70, les mélomanes attendent évidemment ses Sonates et partitas de Bach. Il les enregistre, mais, insatisfait du résultat, n'autorise pas leur parution. Il attendra 1986 et 1987 pour les refaire. Mais son regard aujourd'hui (entretien à Répertoire en 2003) reste teinté d'amertume: «J'avais quarante-deux ans et je crois que j'étais vraiment trop jeune pour cela! J'ai encore beaucoup de mal à écouter l'album qui a paru.»

Le passage à la direction d'orchestre se fait à la fin des années 90. «Ma femme a organisé un petit festival d'été il y a onze ans à Long Island. Elle voulait constituer un orchestre de jeunes. C'est là qu'elle m'a dit: "Tu devrais coacher l'orchestre", ce qui était un autre mot pour diriger. C'est là que je m'y suis intéressé vraiment. Le premier orchestre professionnel, ce fut l'Orchestre philharmonique d'Israël, ce qui me rassurait puisque nous avions une relation étroite de longue date. Ensuite, ce furent les orchestres américains.»

Mahler en rêve

Mozart et Schubert sont les premiers compositeurs abordés, mais «j'ai immédiatement souhaité diriger une oeuvre qui m'avait très fortement impressionné dans mon enfance, la 4e Symphonie de Brahms. C'est ce que j'ai fait très rapidement.» Comment choisit-il son répertoire? «Je suis très égoïste à ce propos, je ne veux diriger que les oeuvres que j'aime, ce qui n'est pas toujours évident en tant que chef invité, puisque le directeur musical a le choix du répertoire. Je dois donc négocier, mais j'ai été très heureux de pouvoir diriger Mozart, Schubert, Beethoven, Brahms et Tchaïkovski.» Parmi ses rêves de chef non encore accomplis, il cite Mahler: «J'aimerais beaucoup diriger Mahler; ce n'est pas encore arrivé, mais cela arrivera.»

Itzhak Perlman ne rechigne pas à accompagner d'autres violonistes. Il a même tenu la baguette pour un disque de son élève Ilya Gringolts: «Avec les pianistes, il y a le défi d'accompagner correctement. Avec les violonistes, le défi est d'accompagner un concept qui n'est pas forcément le mien.» Et qui est le «boss» dans cette affaire? «Le soliste, j'espère... Quand je joue en soliste, je pense que je devrais être le patron, donc quand j'accompagne un violoniste, les règles ne changent pas!»

ITZHAK PERLMAN

En concert avec l'Orchestre symphonique de Montréal (soliste: Navah Perlman). Verdi: ouverture de La Force du destin. Chopin: Concerto pour piano n° 2. Tchaïkovski: Symphonie n° 5. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, mardi 19 et mercredi 20 avril, 20h. Renseignements: (514) 842-9951.

Trois CD à écouter: Concertos de Berg et Stravinski avec Seiji Ozawa (DG); Sonates nos 5 et 9 de Beethoven avec Vladimir Ashkenazy (Decca); Sonates et partitas de Bach (EMI). Pour les amateurs, EMI a publié en 2003 un coffret hommage de 15 CD à un prix raisonnable.