Enfin, renouer avec notre –M– bien-aimé

–M– et Gail Ann Dosey
Photo: Rod Maurice Archives –M– et Gail Ann Dosey

Aux premiers mots, d’une affectueuse et bienfaisante banalité — salut, ça va la santé, et toi ? —, il est de retour. Encore en France, dans ses valises, mais déjà parmi nous. Jeudi et vendredi à Montréal, dimanche à Québec, il va revêtir son costume de superhéros franco-nippon (les ailettes rappellent invariablement Astro Boy) et il redeviendra –M– comme on l’aime depuis… Quand, au juste ? Le baptême, premier album sous l’appellation majuscule entre tirets, paraissait en 1997. Vingt-six ans au compteur.

On le connaissait avant, remarquez, sous son vrai nom Matthieu Chedid : deux ans plus tôt, il était le guitare-héros attitré du dénommé Sinclair, pour quelques soirs sudoripares au regretté Spectrum. Très vite, ce digne fils d’une famille écrivaine et chansonnière, ce type à la fois spectaculaire et attachant fut adopté par les Québécois, bombardé copain pour l’éternité. C’est peu de dire qu’il nous a manqué depuis les dernières fois, la familiale en 2015 à Wilfrid et la totale l’année d’avant à la Place des Festivals, en tant que –M–. M comme dans Montréal est à Moi.

L’intemporelle amitié

La relativité du temps nous rattrape : on dirait que tout ça, et les autres visites toutes mémorables, le Métropolis en 2013, La Tulipe en 2009, le Métropolis encore en 2005, la fabuleuse résidence au Spectrum en 2005 (qui nous valut un album souvenir, mazette !), c’était hier. L’amitié, la vraie, échappe aux délais.

La liste ainsi déballée le souffle un peu. « C’est incroyable, incroyable. » L’hiatus pandémique nous a semblé interminable, et s’évanouit pourtant dès le contact rétabli. « C’est l’amour, ça ! » lance-t-il sans flatterie.

« C’est vrai, déclare-t-il. Quand on vit des choses authentiques avec les gens, le temps n’a pas cours de la même façon. Ce lien avec le Québec et les Québécois est très important pour moi, –M– est pratiquement né au Québec. Ça a cliqué avant la France. Rencontres avec les gens, avec d’autres artistes, c’est émouvant pour moi de revenir enfin. Je suis un peu de la famille. Penser à Sinclair au Spectrum, c’est dingue ! Tout est parti de là. »

Le désir décuplé

Et là, pandémie derrière avalant notre poussière, on a très fortement cette sensation vivifiante de rouler à nouveau à fond de train en compagnie de –M–. À bord du véhicule à la Batmobile du clip de Rêvalité, l’album de 2022, on le voit sourire, jouissif, au moment de peser sur la suce, comme on dit chez nous. Vroââârrrr, comme dans un épisode de Speed Racer. Désir décuplé. « Le manque crée la conscience. On mesure l’importance des choses, on ressent plus de gratitude. C’est ce que veut dire ce néologisme, rêvalité, on est dans un entre-deux-mondes. » Celui dont on a rêvé, et celui auquel on est confronté. « Même dans le pire de cette pandémie, on a fait le plein de nos rêves. Quel est le monde que l’on veut ? Rêvons-le. Comment le concrétiser ? Agissons. »

Et la vie n’a pas cessé d’avoir lieu, la maline, la magnifique. « Oui ! Je suis à nouveau papa deux fois, d’un petit garçon qui a quatre ans et d’une petite fille qui n’a même pas deux ans, ça m’a ramené à cet état de rêvalité des enfants, la frontière entre rêve et réalité est beaucoup plus faible entre les deux, et j’ai pu passer beaucoup de temps avec mes enfants, c’est un bienfait immense. »

Bowie et Dassin à la même enseigne

Du côté sombre de la Lune, il y a qu’on a perdu Karim Ouellet, qui chantait Le roi des ombres avec –M– à la place des Festivals en 2014. « C’est terrible, ça… » Il y a Bowie qui n’est plus là non plus. La présence de l’extraordinaire bassiste Gail Ann Dorsey auprès de –M– sur l’album Rêvalité, dans le clip de Dans ta radio et tout au long de la tournée En rêvalité, nous parle très fort de Bowie. « On s’est rencontrés très simplement, rien de forcé. Mais c’est vrai qu’elle a accompagné Bowie pendant vingt ans, cela s’entend. »

Il y a dans le spectacle une reprise de Life on Mars qui vaut le déplacement planétaire. Il y a aussi une reprise d’À toi, succès de Joe Dassin. L’une n’empêche pas l’autre, au contraire. Ça rappelle la radio au temps où les bonnes chansons n’étaient pas nichées.

« Oui, les gens sont beaucoup plus capables de se promener d’un genre à l’autre que l’on pense. Je crois que chez les plus jeunes, cette fluidité revient. Une chanson de Dalida peut parfaitement être liée à un truc complètement underground. Le fait d’avoir accès à tout fait que l’on peut se perdre dans la quantité, mais aussi redécouvrir des chansons et les juxtaposer. On retrouve une liberté. »

Le monde invisible

Dans Rêvalité, précise-t-il, vie et mort se côtoient tout naturellement. « C’est de ce monde invisible que j’essaie de parler à travers l’album. Ces âmes sont avec nous, ma grand-mère Andrée Chédid est extrêmement présente dans ma vie. Que ce soit David Bowie ou d’autres gens qui m’ont marqué, je les porte en moi, ils font partie de qui je suis. J’ai beaucoup senti ça quand j’ai travaillé avec les Maliens [le projet Lamomali, en 2017] : ce monde invisible qui nous entoure. »

Il y a encore et toujours ce côté Mister Mystère chez –M–, cette volonté de rendre l’inimaginable possible. Ainsi, dans le spectacle, autour de la chanson Nombril, un spectateur (qui a préalablement envoyé sa version) monte sur scène le temps d’un duo acoustique. Un pour tous, tous pour un : on s’identifie à l’élu, qui a dûment mérité sa place. « Ça symbolise quelque chose de très important pour moi. Une mission, si l’on veut. Une mission de transmission. Je veux que les gens repartent avec ça, ce goût de tenter des choses avec d’autres. C’est ça, la rêvalité. » Rêve et réalité, au Québec ? À –M– de nous donner « envie d’avoir envie », comme chantait Johnny.

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