Effets de mode à l’opéra

La «Flûte» de Simon McBurney est en fait un «vieux spectacle» importé d’Europe, qui a tourné il y a dix ans à Amsterdam, à Aix-en-Provence et à l’English National Opera.
Photo: Karen Almond Met Opera La «Flûte» de Simon McBurney est en fait un «vieux spectacle» importé d’Europe, qui a tourné il y a dix ans à Amsterdam, à Aix-en-Provence et à l’English National Opera.

Le Metropolitan Opera achevait sa saison de diffusions 2022-2023 Live in HD, samedi, avec La flûte enchantée, de Mozart. Le sujet était d’intérêt au Québec, puisque la production de Simon McBurney est celle qui remplace celle, initialement prévue, de Robert Lepage qui devait succéder à l’exceptionnelle production de Julie Taymor.

La Flûte de Simon McBurney, dans des décors de Michael Levine et éclairée par Jean Kalman, est en fait un « vieux spectacle » importé d’Europe, qui a tourné il y a dix ans, entre 2012 et 2014, à Amsterdam, à Aix-en-Provence et à l’English National Opera, cette dernière institution étant coproductrice du spectacle. Il est singulier, mais très symbolique, de voir une telle vision de cette oeuvre emblématique représenter l’avenir du Metropolitan Opera, alors que l’institution avait pensé remplacer la Flûte féerique de Julie Taymor par une production de Robert Lepage rodée à Québec en 2018.

Lepage avait pris au mot le concept de « magie » en faisant reposer son spectacle sur le black art, un art ancien dans lequel la différence entre plans lumineux et plans obscurs permet de donner l’illusion de l’apparition et de la disparition instantanée de choses et de personnages.

Concurrence technologique

 

Visiblement, cette lecture personnelle, originale et philosophique, qui restait simplement à parfaire en certains endroits, n’a pas convaincu la direction du Met au moment où presque tous les opéras du continent nord-américain (on a fini même par voir ça à Montréal) étaient conquis par un spectacle certes piétinant Mozart, mais qui en mettait plein les yeux.

La Flûte la plus exportée au monde est en effet celle confiée en 2012 par Barrie Kosky, alors intendant de l’Opéra comique de Berlin, au Collectif anglais 1927 (Suzanne Andrade et Paul Barritt), deux spécialistes de l’animation, qui ne connaissaient rien de Mozart et ont plongé la Flûte dans un univers de projections de type cinéma muet. Cette prouesse technologique s’exporte depuis en tant que « Flûte de Barrie Kosky », l’intendant ayant été associé à l’origine à la mise en scène.

La même année (2011-2012), McBurney travaillait sur un spectacle plus intelligent dramatiquement, mais dans la même veine : une synthèse des procédés technologiques en vogue à l’opéra. Un artiste écrit ou dessine en direct, et ses dessins sont projetés sur des toiles superposées au décor pendant qu’un bruiteur ou une bruiteuse (à New York) devient un personnage de l’action.

Les pouilleux

 

Sur plateau plus ou moins nu et articulé, le spectacle caricature à très gros traits toutes les oppositions entre « ceux qui ne savent pas », attifés des costumes les plus laids possibles (Tamino, le prince, se balade au début dans un survêtement trouvé dans une vente de garage), et « ceux qui savent » derrière un beau rideau avec des livres projetés dessus, puis assis autour d’une table façon conseil d’administration.

La Reine de la Nuit est une grand-mère en fauteuil roulant, étrangement mère d’une fille de 20 ans. Il y a heureusement des adaptations très drôles des dialogues et quelques gags. Le public s’esclaffe quand Papageno joue du country à l’harmonica, urine dans une bouteille ou donne son numéro de téléphone à une spectatrice du 2e rang. Le flûtiste de l’orchestre se balade sur scène ainsi que le gars qui joue du glockenspiel.

Ce qui fonctionne en salle est assez difficile à filmer, car nombre d’effets visuels s’aplatissent à l’écran. Fallait-il « virer » Lepage pour ce bréviaire technologique (quelle ironie !) ? Pas sûr, et cela donne à réfléchir. Ce produit qui se plie à une certaine mode attire possiblement un public « facéties et bébelles » qui a eu du plaisir. Mais, à ce compte, une certaine frange de visiteurs occasionnels est encore mieux servie à Houston ou Dallas par Kosky et sa bande. Le spectacle de Lepage était-il trop philosophique pour une grande salle à remplir ? Les grandes salles doivent-elles donc vendre un show pour, désormais, un autre public ?

L’avantage de McBurney sur Kosky reste net : il a tout de même compris Mozart et ses messages, qu’il fait passer lourdement, quitte à en rajouter, au point que Sarastro à la fin donne des bisous à la Reine de la nuit après un miracle de type « Lazare, lève-toi et marche ».

La représentation de samedi était honorablement chantée, sans toutefois marquer, sauf pour Erin Morley, de même que Kathryn Lewek, qui a tellement incarné la Reine de la Nuit qu’elle fait désormais ce qu’elle veut dans n’importe quelle posture, et Brenton Ryan, qu’on aimera entendre dans autre chose que Monostatos. Surprenants flottements d’intonation aux débuts avec les trois dames et bonne direction musicale avec un orchestre dans une fosse relevée.

Les Québécoises bredouilles à Bruxelles

Les deux sopranos québécoises Anna-Sophie Neher et Carole-Anne Roussel, finalistes du Concours Reine Élisabeth de Belgique 2023, ne font pas partie des candidats primés. Le lauréat est un baryton coréen de 22 ans, Taehan Kim, le deuxième prix est allé à la contralto américaine Jasmin White, qui remporte aussi le Prix du public. La soprano germano-russe Julia Muzychenko-Greenhalgh est troisième. En tout, 412 candidats s’étaient inscrits à cette édition. Le fait d’être finaliste non primé n’est pas foncièrement grave, puisque tel était le cas précédemment de Michèle Losier, la mezzo québécoise menant aujourd’hui une glorieuse carrière internationale.

La flûte enchantée

Opéra de Mozart. Avec Lawrence Brownlee, Erin Morley, Thomas Oliemans, Kathryn Lewek, Stephen Milling, etc. Samedi 3 juin au cinéma. Rediffusion le 24 juin.



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