Gardiner avant Gardiner

John Eliot Gardiner a fêté ses 80 ans le 20 avril dernier.
Photo: Gérard Amsellem John Eliot Gardiner a fêté ses 80 ans le 20 avril dernier.

John Eliot Gardiner, qui a fêté ses 80 ans le 20 avril dernier, sera à Montréal en concert, en prélude au Festival Bach, le 27 octobre prochain. Warner publie un coffret rassemblant l’intégrale de ses enregistrements Erato, un legs que nous avions un peu perdu de vue et sur lequel il est passionnant de revenir.

Nombre d’images viennent en tête quand on pense à John Eliot Gardiner. Peut-être pas celle de son activité de gentleman farmer dans le Dorset. « Je suis éleveur de vaches : des Angus, mais j’ai aussi 70 têtes d’Aubrac. J’adore mon bétail […] je me sens très privilégié d’avoir ce contact avec la terre, la nature et les animaux. C’est un parfait contrepoint à la musique », déclarait au Figaro en mai 2021 l’un des musiciens qui ne s’ennuyaient assurément pas pendant la pandémie.

Il y a eu, au long de la carrière de John Eliot Gardiner, plusieurs tournants. L’un des derniers en date fut sa rupture avec son éditeur de disques Universal. La raison ? Gardiner voulait entreprendre un pèlerinage musical avec Bach et pensait que l’enregistrement et la publication d’une intégrale des cantates de Bach lui étaient dus. Mais l’éditeur a freiné des quatre fers pour de très compréhensibles motifs économiques. Le chef a donc créé en 2005 l’étiquette SDG (Soli Deo Gloria) afin de s’autopublier, dans Bach d’abord, puis dans Brahms, par exemple. Des enregistrements de plus en plus « enfermés » dans un système interprétatif parfois glacial à force de vouloir démontrer une supposée vérité interprétative.

Rêve à Cambridge

En 2021, Universal publiait un coffret de 104 CD sur lequel nous avions décidé de faire l’impasse. En effet, il reprenait les enregistrements Archiv et DG, mais pas ceux publiés par Philips. Il aurait été plus avisé d’unifier les catalogues et d’éditer un coffret vocal et un coffret instrumental, ou un coffret baroque et un coffret classico-romantique.

Si l’on considère Mozart, par exemple, Gardiner a enregistré les concertos pour piano chez Archiv, les symphonies chez Philips, divers opéras chez Archiv et les Messes chez Philips. Comme les enregistrements Händel étaient chez Philips, finalement, moins du tiers de la boîte était consacré à la musique baroque.

Cette publication frustrante rend celle de Warner (64 CD), qui nous arrive ce mois-ci, encore plus intéressante. Ces enregistrements Erato du chef anglais forment un tout cohérent et nous donnent des repères biographiques et musicaux pertinents.

John Eliot Gardiner naît en avril 1943 dans le Dorset. Son père est un ardent défenseur de l’agriculture biologique, son grand-père est un égyptologue. La fille de Gustav Holst est une amie de cette famille où tout le monde joue de la musique et chante : « Mon père aimait par-dessus tout chanter perché sur son cheval ou sur son tracteur », déclarait le chef à L’Express en 2010.

John Eliot intègre Cambridge en histoire. Mais il se prend à rêver d’y donner la première audition des Vêpres de la Vierge de Monteverdi. Il prend une année sabbatique pour fonder le Monteverdi Choir, trouver des musiciens d’orchestre et financer le tout. Nous sommes en 1964.

À la fin de ses études à Cambridge, l’historien choisit la voie musicale et se retrouve pendant deux ans à Paris chez Nadia Boulanger. Il gagne sa croûte comme instrumentiste aux Concerts Colonne et Lamoureux et s’intéresse aux archives de la Bibliothèque nationale, où il se passionne pour Rameau.

Comme souvent, Erato et son directeur artistique Michel Garcin seront à l’affût de ce nouveau talent. Le premier enregistrement date de février 1976 : Music for Queen Mary de Purcell ouvre ce coffret de 64 CD. À l’époque, John Eliot Gardiner dirige le « Monteverdi Choir Monteverdi Orchestra ». On les retrouve dans le Dixit Dominus et les Chemins de Sion de Händel, et jusque dans Israël en Égypte de Händel en octobre 1978.

Instruments modernes

En ces années 1976-1978, le choix des solistes n’est pas encore imparable. Ainsi, dans La danse, troisième entrée des Fêtes d’Hébé (1977) de Rameau, le vibrato caprin du ténor Jean-Claude Orliac est un peu gênant.

Une confession de Gardiner à L’Express en 2010 est fascinante a posteriori : « Au début, j’avais le Monteverdi Choir Orchestra… Tout allait bien jusqu’en 1979. Là, on a changé de nom pour devenir les English Baroque Soloists et on est passés des instruments modernes aux instruments anciens… Ce fut une catastrophe ! Pendant de nombreux mois, je m’arrachais les cheveux, je ne savais pas où nous allions. Cela sonnait mal, tout simplement. Le niveau des instrumentistes était très bas. Ils étaient pratiquement tous autodidactes et acceptaient mal la cohabitation avec un chœur virtuose. Les chanteurs du Monteverdi Choir étaient quant à eux furieux de voir partir leurs confrères sur instruments modernes, remplacés par d’autres, inférieurs techniquement. »

On a peine à imaginer cette légende balbutiante, ce John Eliot Garder que l’on connaît si sûr de son fait, marchant alors sur des œufs. En février 1979, des enregistrements Purcell mélangent les deux dénominations d’orchestre. Difficile pourtant de distinguer qualitativement The Tempest et The Indian Queen, où les English Baroque Soloists se débrouillent fort bien, même si l’approche est plutôt précautionneuse.

Un chœur qui change la donne

Avec L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato de Händel, nous sommes en janvier 1980. En avril de la même année, Michel Garcin et John Eliot Gardiner vont définitivement imposer le nom du Monteverdi Choir comme formation chorale d’élite avec les motets de Bach.

Si l’on se remet dans le contexte de l’époque, le territoire marqué ainsi à moins de 40 ans par le chef anglais est majeur. Les grands chœurs en activité sont encore du type de Wiener Singverein, avec une lourdeur vocale inhérente. Le style de Michel Corboz à la même époque est plus déférent et les enregistrements Bach d’Harnoncourt et de Leonhardt ont une pâte chorale beaucoup plus hétérogène.

Il va rester au partenariat Gardiner-Erato dix années, alors que l’on entre dans l’ère du CD. Gardiner flaire l’aubaine et va se disperser avec des enregistrements chez DG-Archiv, où il débute avec Acis et Galathée de Händel dès la création des English Baroque Soloists.

Chez Erato, Michel Garcin, sentant son catalogue d’enregistrements de Jean-François Paillard devenir obsolète à la vitesse grand V, fait enregistrer à l’entreprenant chef Water Music et les Concerti grossi op. 3 de Händel, ainsi que les ouvertures de Bach. La Water Music illustre bien les couleurs des English Baroque Soloist, qui se façonnent et trouvent leur expression dans l’Ode à sainte Cécile de Purcell.

1982 est l’année majeure des Boréades de Rameau, enregistrées à Aix-en-Provence. Une suite de Dardanus renforce le pôle ramiste cette même année. Gardiner réserve encore à Eratodeux gros projets Händel : l’oratorio Semele, puis l’opéra Tamerlano. Entre les deux, il grave King Arthur de Purcell avec Paul Elliott, Jennifer Smith et Stephen Varcoe. À ce moment-là, les solistes sont vraiment au diapason de la qualité du chœur.

L’ère lyonnaise

Dans la foulée des Boréades à Aix, Gardiner est nommé à l’Opéra de Lyon, et l’un des intérêts majeurs de ce coffret est de suivre le déploiement de répertoire qui s’ensuit. Gardiner n’avait enregistré que deux CD non baroques, destinés aux Scènes alsaciennes, pittoresques, dramatiques et de féérie de Massenet, en 1978. Mais à partir de 1984, on assiste à un festival d’enregistrements français importants : L’étoile de Chabrier, Fortunio de Messager et Les brigands d’Offenbach sont aujourd’hui encore les références. Gardiner, qui avait enregistré Don Juan de Gluck, devient la référence dans l’interprétation de ce compositeur avec Les pèlerins de La Mecque, Orphée et Eurydice et Iphigénie en Aulide.

Le disque de la symphonie de Bizet reste lui aussi une référence, comme la version de L’enfance du Christ de Berlioz avec Anne Sofie von Otter, Anthony Rolfe-Johnson, Gilles Cachemaille, José van Dam et Jules Bastin. Nous sommes alors en 1987, dix ans après les débuts du chef au disque ! Pour développer la veine berliozienne, et d’autres, Gardiner créera en 1990 l’Orchestre révolutionnaire et romantique, qu’il fera enregistrer notamment chez Philips.

Un des bijoux de cette ère lyonnaise associera à l’institution lyonnaise le Monteverdi Choir et les English Baroque Soloists : il s’agit de Scylla et Glaucus, tragédie lyrique de Jean-Marie Leclair.

Il est presque magique et formidable de ne pas avoir à se pencher sur les opinions et les visions de Gardiner sur Beethoven, Brahms ou Mozart, et de simplement pouvoir profiter de son énergie et de son enthousiasme premier pour célébrer Bach, Händel, Purcell, Rameau et découvrir des œuvres françaises inconnues.

En concert cette semaine

Le Quatuor Emerson donne son concert d’adieu à Montréal à la salle Bourgie, mardi à 19 h 30.

Classica et Le Nouvel Opéra Métropolitain présentent L’adorable Belboul à la salle Claude-Champagne, mardi à 19 h 30.

John Eliot Gardiner

The Complete Erato recordings, 64 CD, 5054197205514



À voir en vidéo