Fuudge: thérapie par le cri

David Bujold, chanteur du groupe Fuudge, qui fera paraître un nouvel album le 19 mai: «… Qu'un cauchemar devienne si vrai»
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir David Bujold, chanteur du groupe Fuudge, qui fera paraître un nouvel album le 19 mai: «… Qu'un cauchemar devienne si vrai»

Il faut donner ça au groupe Fuudge : l’énergie de ses morceaux ne suit pas un tracé aussi longiligne qu’une corde de guitare — ici électrique. Le projet rock du parolier et multi-instrumentiste David Bujold oscille depuis sa formation, en 2016, entre différentes textures, plus ou moins lourdes, psychédéliques ou même acoustiques. Le balancier a de la bougeotte. Et avec ce nouveau disque, … Qu’un cauchemar devienne si vrai, l’aiguille est retournée dans le rouge.

David Bujold, dans sa veste de jean qui recouvre un t-shirt de Black Sabbath, admet volontiers qu’il a pesé fort sur la pédale pour ces nouveaux morceaux, qui sont en quelque sorte nés en réaction au disque précédent de Fuudge, un album « déplogué » — à la manière du MTV Unplugged in New York de Nirvana — et enregistré avec un quatuor à cordes. Après la douce résonance des timbres soyeux, le rouleau compresseur et les vociférations.

Le projet acoustique a grugé deux ans à David Bujold et à ses proches collaborateurs, le temps d’enregistrer le disque et de le présenter sur scène, en plus de mitonner un film sur le sujet, dont l’essentiel reste à paraître. « Après ça, je me suis dit qu’il était temps que je sorte un album, dit le chanteur. Dans le fond, on voulait juste renouer avec notre identité rock, et montrer au monde que, non, on n’avait pas quitté le rock pour de la musique plus douce. » Même si personne n’en doutait vraiment. « On voulait juste renouer avec notre identité », lance Bujold, qui qualifie son nouveau-né d’« ultra-trash ».

Nuançons. … Qu’un cauchemar devienne si vrai est certes dense et lourd, mais Fuudge offre quelques instants de répit, comme sur la plutôt pop J’aimerais ben ça aimer ça (mais j’aime pas ça) ou l’accessible et planante T’arracher le coeur. Bujold est aussi assez calé dans les mélodies, qui permettent de s’agripper, d’escalader le mur de distorsion. Une caractéristique que le guitariste attribue à sa manière de composer, où la musique se fait d’abord, ce qui tend à dynamiser les lignes mélodiques, à les rendre plus chantantes.

Cela dit, de l’aveu même de David Bujold, le côté psychédélique de ses deux premiers EP, où ses inspirations à la Pink Floyd se faisaient sentir, s’est pas mal tari. « Si on avait gardé vraiment ce style-là, ça se pourrait qu’on soit plus loin en ce moment », note Bujold, qui évoque le succès de groupes comme Tame Impala ou MGMT. « On s’est comme radicalisés, au prix d’une certaine accessibilité. Mais moi, tu vois, je ne peux pas retenir ça, c’est important de faire ce que j’ai envie de faire. »

Un studio pour mieux gueuler

Pour ce nouveau disque, David Bujold a pu entrer en studio, celui de Ben Bouchard (Galaxie, Les Hay Babies, Dany Placard), pour enregistrer les 11 titres. C’est une première expérience du genre pour lui, habitué à tout faire ou presque à partir de son studio maison — une chambre de son appartement, en fait.

« Je me suis rendu compte que, contrairement à avant la pandémie, tous mes voisins étaient là ! s’exclame en riant le musicien. Avant, tout le monde allait au bureau, je pouvais faire du bruit le jour, je pouvais crier, je pouvais jouer de la guitare. Mais là, j’entendais au plafond les roues de la chaise [de mon voisin], c’était comme gênant. »

Combattre le feu avec le feu, c’est vraiment ma philosophie derrière cette musique-là. Je pense que c’est une évidence que je ne suis pas un disciple du Mal, mais mon but est d’en parler, puis de l’exorciser de cette manière-là.

 

Enregistrer en studio, sans arrière-pensées, a peut-être permis de plonger avec intensité ? Bujold ne rejette pas l’hypothèse. Il prend son vinyle déposé sur la table et parcourt les titres du doigt. « Peut-être que ça m’a permis de faire plus de bruit. Sur Pas besoin d’un assassin, je crie tout le long. Dans Heureux sont les niais, je crie comme un démon, pareil sur Ta yeule, toute va ben et la pièce-titre… »

Monde anxiogène

Sur l’album, Fuudge délaisse légèrement les thèmes bibliques et démoniaques, alors qu’un auditeur attentif trouvera de nombreuses références à des corps abîmés, à des réalités qui s’opposent, à des sensations intenses, à des proies. « Tu vas être obligé d’sentir de quoi / Comme la douleur / L’angoisse et le désespoir / La peur, la haine / La fierté, la peine / Et l’agonie », chante Bujold sur T’arracher le coeur.

Un mot à dire, David ? Il offre un large sourire. « Ben, y’a nos propres défis émotionnels, sociaux, personnels qui se retrouvent dans nos chansons », dit-il, reconnaissant aimer cultiver le flou sur les sujets précis de ses textes.

Mais pour élargir la discussion, il cite le titre d’une pièce de Metallica : Fight Fire With Fire. « Combattre le feu avec le feu, c’est vraiment ma philosophie derrière cette musique-là. Je pense que c’est une évidence que je ne suis pas un disciple du Mal, mais mon but est d’en parler, puis de l’exorciser de cette manière-là. »

Et visiblement ça fonctionne, s’il se fie aux messages qu’il reçoit de la part d’auditeurs à qui l’intensité de Fuudge fait du bien, calme leur tension. « L’anxiété est au max en ce moment dans la société. Moi, je sens la mienne depuis la pandémie. On n’est pas vraiment retournés où on était avant. Alors Fuudge, moi, ça me fait du bien aussi. C’est une espèce d’autothérapie. » Par le cri.

… Qu’un cauchemar devienne si vrai

Fuudge, Folivora Records

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