Herb Alpert, le souffle d’une vie à l’embouchure d’une trompette

Le trompettiste jazz Herb Alpert et la chanteuse Lani Hall
Dewey Nicks Le trompettiste jazz Herb Alpert et la chanteuse Lani Hall

La voix retentit, claire, ferme, joyeuse. « Hello, Herb Alpert here ! » À l’autre bout du fil, une sorte de gloussement, salive avalée trop vite : le journaliste ne peut pas réprimer le fan. « Herb Alpert ! Incroyable ! » Du tac au tac, la réplique claque en direct de Los Angeles : « Incroyable ! Vous êtes là ! Nous sommes là ! » Petit silence. Pour un peu, il y aurait à cet instant, précisément à cet instant, la batterie de Hal Blaine qui marquerait huit temps et hop ! Roulement de départ : A Taste of Honey, par Herb Alpert et son Tijuana Brass.

« On devait l’effacer, ce décompte, laisser l’espace vide, rappelle Alpert. Mais j’ai insisté pour le garder dans le mix. Je trouvais que ça augmentait le suspense : même si ce n’était prévu qu’en face B de 45 tours, il fallait que ce soit incroyable, non ? » C’est le mot. Oh que c’est le mot ! Les incroyables chiffres défilent comme les cours de la Bourse à Times Square, les 75 millions d’albums disséminés de par le vaste monde (preuve : il y en a dans TOUTES les ventes de garage), la fortune colossale avoisinant le milliard de dollars américains, la haie d’honneur des trophées, l’abonnement au palmarès du Billboard. Sans oublier la liste sans fin des artistes ayant enregistré entre 1962 et 1987 sous la bannière A&M Records, la compagnie dont Herb Alpert fut le A et Jerry Moss le M (nommons seulement Burt Bacharach, les Carpenters, Cat Stevens, Billy Preston, Strawbs, Supertramp, The Police, Joe Jackson, Peter Frampton… et les Sex Pistols !). Incroyable ? Au centuple.

Un besoin impérieux

« Le plus incroyable, pour moi, c’est de me sentir renaître chaque fois, sur scène. Et de voir et d’entendre ma compagne, Lani Hall, à mes côtés depuis un demi-siècle. À 88 ans, je suis béni : le corps tient, le souffle suit, le désir va grandissant ! Bien sûr, le matin, le journal m’assomme par le poids des mauvaises nouvelles dans le monde, je ne suis pas immunisé contre la souffrance et l’injustice, au contraire. Mais j’ai la chance de pouvoir aller dans mon studio : j’agrippe ma trompette, je souffle quelques notes, et mon état d’esprit change. J’ai envie d’agir, de reproduire pour les gens ce que ça produit en moi : un effet galvanisant. »

Jeudi, au théâtre Maisonneuve, avec un petit groupe de musiciens en mode jazzy cool, Lani et lui se partageront quelque 25 titres, ses succès à lui, ses succès à elle — Lani Hall est l’une des deux fabuleuses chanteuses du fameux Brasil 66 de Sergio Mendes, faut-il rappeler. Des incontournables, mais aussi des airs qu’ils ont tout simplement envie d’interpréter : « Vous savez, tout est là, dans ce besoin irrépressible de vivre et se faire du bien en faisant du bien grâce à l’incroyable répertoire de chansons — pas seulement les nôtres ! — dans lequel nous plongeons. Bien sûr qu’on a les moyens de ne rien faire, Paul McCartney aussi, mais il se trouve que nous aimons jouer. Nous voulons absolument jouer. Et pas seulement pour nous-mêmes. »

De Sam Cooke à Louis Armstrong, un monde merveilleux

C’est une immortelle de Louis Armstrong qui lance le spectacle : What a Wonderful World. Est-ce un clin d’oeil à Wonderful World, la chanson de 1959, fruit d’une collaboration d’Alpert avec Lou Adler, son partenaire d’alors, et l’interprète Sam Cooke ? « Je m’en suis rendu compte après : j’avais envie que le message universel de la chanson de Louis Armstrong soit au premier plan. Mais c’est vrai que ça devient en quelque sorte le symbole d’un parcours. C’est quand même incroyable de penser que nous avons pu, dès le départ, être chantés par un interprète aussi merveilleux et soulful que Sam Cooke. Il nous a tant appris en si peu de temps… »

« Et ça me rappelle aussi l’incroyable bonheur d’avoir croisé la route de Louis Armstrong. Mon idole ! Le meilleur trompettiste au monde ! Le rencontrer, c’était comprendre que sa manière de jouer de la trompette correspondait exactement à l’être humain qu’il était. Je l’interviewais pour une émission de télévision, en direct. Pendant une pause publicitaire, je lui ai demandé si ses proches l’appelaient aussi Satchmo ou s’il avait un autre surnom en privé. Il s’est penché vers moi et il a dit : “They call me Irving !” Et il a ri de son immense rire. »

Dans la maison de Charlie Chaplin

Le jeu de trompette de Herb Alpert, d’une redoutable efficacité, est gravé dans la partition de base des années 1960. Vers d’oreille à perpétuité que les Lonely Bull, Mexican Shuffle, Tijuana Taxi et autres délices. Exemple extrême, la bruissante Spanish Flea fut réquisitionnée pour le jeu télévisé The Dating Game et popularisa un genre pétillant qui proliféra jusque dans les pubs. On se demande comment il a pu mener cette carrière étincelante tout en gérant une compagnie de disques aussi dynamique et respectée. « Disons que Jerry Moss y est pour beaucoup. C’est lui l’homme d’affaires. Moi, j’aimais les artistes. Et je voulais qu’ils soient bien traités. J’avais été bien mal servi à mes débuts, exploité comme tout le monde l’était, et je voulais qu’il soit possible de faire autrement. »

La bâtisse elle-même respirait le bon goût, une opulence sans ostentation. « C’était la maison de Charlie Chaplin, quand même, à l’origine. Le plancher du studio A était au-dessus de la piscine de Charlie ! Ça nous servait de chambre d’écho, c’était génial. De bonnes vibrations ! » George Harrison, qui avait lancé l’étiquette Dark Horse Records après s’être libéré d’Apple, était un visiteur fréquent. « On avait la licence de distribution. Mais c’était aussi pour faire un brin de causette avec Olivia Arias, l’une de nos secrétaires. Ils se sont mariés, finalement, et ils ont eu Dhani, un fils magnifique ! J’ai pu connaître un peu mieux George grâce à cette circonstance heureuse : c’était quelqu’un d’incroyablement honnête, sans la moindre prétention. Dans le showbiz, ce degré d’humilité est exceptionnel. Il m’a appris beaucoup, lui aussi. »

Trompettiste… et chanteur, une fois !

Dans le spectacle de jeudi, il y aura aussi des chansons provenant des plus récents albums de Herb (Sunny Side of the Street) autant que de Lani (Seasons of Love) : « Ça aussi, c’est un besoin. Se sentir exister au présent. Et dans les succès que nous ravivons, il y a toujours un peu de marge de manoeuvre. Pas une version n’est pareille. Les chansons aussi doivent souffler ! » Il ne passera évidemment pas outre à This Guy’s in Love with You, grand succès de 1968, l’exception chantée de sa vie de trompettiste. « C’était une drôle d’idée. Burt Bacharach était un grand ami, Hal David et lui avait cette chanson très intimiste. Dionne Warwick avait déjà enregistré la chanson, avec sa voix incroyable. Moi, je l’ai chantée pour le plaisir, sans autre intention. Je ne la chantais pas vraiment, d’ailleurs, je me la fredonnais à moi-même. En studio, Burt a joué le piano, a fait l’orchestration. J’ai enregistré une prise-guide, presque marmonnée. Au moment de la refaire, Burt a dit : “Non, non, c’est exactement ça !” »

Herb Alpert rit en douce. « Vous savez, dans la musique, on ne sait jamais ce qui va cartonner. Il a fallu un bon mois et l’initiative de nombreux disc-jockeys pour que je comprenne ce qui plaisait tant dans A Taste of Honey, ce côté B de Third Man’s Theme. Le B devint A pour les éditions subséquentes et, peu après, on jouait A Taste of Honey à l’Ed Sullivan Show. » Sans Hal Blaine, musicien de studio. Nick Ceroli, le batteur du Tijuana Brass, apprit l’arrangement, avec les huit temps appuyés. Pour l’éternité. Incroyable, mais vrai.

Herb Alpert et Lani Hall en concert

Au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, le 18 mai.

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