Concerts classiques - Redécouvrir l'archiconnu

La gageure principale d'un programme archiconnu comme celui-ci, c'est de montrer sa personnalité. Sur ce plan, entre bien d'autres, le Quatuor Takácz mérite des palmes d'exception. La première caractéristique de cet ensemble réside dans le fait que l'archet reste toujours en contact étroit et tendu avec la corde. Cela procure une sonorité d'ensemble infiniment riche et permet aux membres du quatuor de s'ingénier à faire ressortir les bons tours de la composition.

Le truc facile de «jouer plus fort» est relégué aux oubliettes par les musiciens; ils usent, pour accentuer le discours, d'une manière autre, tout inscrite dans le timbre. La couleur des lignes, des motifs — voire d'une note —, de l'accompagnement même, «remplace» souvent la dynamique, ou la souligne d'un angle différent. Les figurations ne s'étouffent pas dans le fond de la toile sonore. Leur présence force le «soliste» du moment à porter sa voix principale par une couleur caractéristique, un peu comme si on avait devant soi un orgue et que les timbres irisaient chacune des parties.

Le plus miraculeux vient du fait que cette différenciation sonore s'intègre à un cadre toujours très homogène, presque serré: il n'y a pas quatre solistes, mais un quatuor, comme un kaléidoscope produit d'une image mille reflets.

Chez Haydn, cela fait des prodiges. Plutôt que de miser sur le bonbon fin, le Takácz mord dans cette musique. Premier mouvement dynamique, variations sur l'hymne si connu (d'abord autrichien, aujourd'hui allemand) qui accèdent au sublime, menuet rustaud et populaire, typique du dernier Haydn, et finale dramatique, presque beethovénien.

Le Borodin est le théâtre de prolongement de plaisirs complices dans une vigueur et une naïveté qui dépoussièrent bien ces pages parfois fanées. Même le célébrissime Notturno séduit à nouveau par les jeux de réponses et d'échanges colorés, jamais édulcoré de faux sentimentalisme.

Quant au troisième quatuor Razumovsky, quel feu d'artifice! On part de profondeurs inconnues, comme au premier jour. L'étrangeté de ces harmonies intrigantes se reflète dans les timbres si particuliers obtenus aux instruments.

Tout le quatuor durant, la polyphonie va demeurer aussi compacte que claire. Compacte, car la sonorité reste pleine et ronde, même dans les pianissimos. Claire, car chaque fois que thème, motif ou sujet de fugato revient, il se voit intensifié par son enveloppe sonore.

Il faut dire l'énergie rythmique, la manière de respirer sans trous, le naturel débordant du tout, comme le lyrisme retenu qui exprime bien davantage que d'autres débordements. Redécouvrir ainsi ces oeuvres, voilà le grand plaisir d'entendre le Takácz.