Vitrine du disque

Comme un Tom Poisson dans l'eau

TOM POISSON FAIT DES CHANSONS

Tom Poisson, Audiogram (Sélect)

Succès du printemps 2004 en France, ce disque d'un certain Tom Poisson ne nous parvient que maintenant en copie domestique, c'est-à-dire en licence chez Audiogram. Comprenez par là qu'Audiogram, de temps en temps, s'entiche d'un artiste venu d'ailleurs et prend sous son aile promo et mise en marché locales. Le patron, Michel Bélanger, a vraiment eu du pif ce coup-ci: l'album au titre joli est une véritable bouffée d'air frais, un bouquet finement composé d'évocations diverses des rapports entre l'homme et sa douce aimée. Dans le genre, Tom Poisson est proche parent de plein de gens qu'on aime, un peu Bénabar mais sans l'envers dramatique, un peu Vincent Delerm mais sans le «name dropping» à satiété, un peu Souchon dans l'attitude sympa, etc. Il se distingue par une certaine candeur, une tendresse presque fleur bleue, un tempérament de rêveur, manifeste dans une chanson qui s'intitule précisément À trop rêver, qui parle de voyages fantasmés à travers Internet.

Cette approche bon garçon vient peut-être des autres activités du gaillard, de son vrai nom Jean-Michel Couegnas (bonne idée, Tom Poisson!), qui est autant comédien avec une petite troupe ambulante qui s'appelle La Troupe du Phénix (spécialiste des places de village) que membre d'un groupe au répertoire «mélo-comique» qui s'appelle Les Fouteurs de joie. Il y a, comprend-on, un côté Pierrot lunaire chez ce type, aspect qui pourrait être énervant mais ne l'est pas, ses chansons regorgeant de détails criants de vérité qui le ramènent toujours sur Terre. Bel exemple: cette rencontre qu'il décrit dans La Machine à café (un de ses succès en France, avec la délicieuse Élisabeth Martin qui ouvre l'album) est à la fois poétique et absolument crédible. Tom Poisson fait des chansons sans prétention mais pas sans importance, gentilles mais pas gentillettes, optimistes mais pas positivistes. Équilibrées dans le bon sens du terme, quoi. En gros comme en détail, un disque que l'on dirait fait pour le printemps, idéal pour transformer n'importer quel balai en pied de micro.

Sylvain Cormier

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Jackie's Blues Bag

Collectif, Étiquette Hip Bop

Enfin un album qui décape, décoiffe! Un album nous consolant de cette masse de productions bien léchées, trop «marketées». Enfin un album qui combat la mesure de l'académisme ambiant, celui qui rassure tant la «branchitude» éprouvant de l'inconfort dès qu'elle est confrontée à un jazz qui n'est pas du genre... comment dire... eau Périer.

De quoi s'agit-il? D'un hommage. À qui? À Jackie McLean. Habituellement, on n'apprécie guère tous ces hommages qui illustrent en fait le conservatisme des producteurs qui nous refilent du Monk revu et corrigé par «trucmuche» à un prix supérieur à l'original. Cela a un nom: l'arnaque.

Toujours est-il que là, ça marche. À plein. Et dès le premier morceau. Ça marche parce que la panoplie de musiciens invités à saluer l'oeuvre de cet immense saxophoniste alto qu'est McLean jouent avec cette énergie que l'on qualifie de dernière. Abraham Burton, Craig Handy, Vince Herring, Javon Jackson, Branford Marsalis et un Joe Lovano en pleine forme soufflent les notes de la rage. Cette rage qui fut et demeure la singularité de McLean.

À ce dernier, les musiciens nommés, accompagnés d'une rythmique d'enfer — Lamont Johnson au piano, Rodney Whitaker à la contrebasse et Idris Muhammad à la batterie —, ont emprunté les compositions qui ont fait sa renommée dans les années 60. Soit cette époque au cours de laquelle il fut un fidèle de la maison Blue Note.

Avant la première écoute, on a craint que cette production soit un pâle écho de celles que McLean avait trempées dans la révolte pour cause notamment de racisme. On a craint que Burton, Lovano et compagnie sombrent dans le ronron de ce jazz qu'on polit avec excès histoire de ne pas effrayer... qui donc? Les commanditaires.

Toujours est-il (bis) que cet album a un allant, une balance, une pesanteur qui fait plaisir à entendre et à méditer. Quoi d'autre? Ces bonshommes nous rappellent combien McLean était et reste un des grands du be-bop.

Serge Truffaut