Disques - Quand Mara Tremblay prend soin de nous (et d'elle)

Mélodieux. Caressant. Pénétrant. Bienfaisant. Mieux, réconfortant: voilà le mot. Ce nouveau disque de Mara Tremblay réconforte. Enveloppe comme dans une doudou. On a l'impression qu'il ne peut rien nous arriver de mal quand on l'écoute. Quand Mara chante: «Viens dans mes bras, mon tendre amour» (à l'intention de Victor, son plus vieux), dans Les Démons, on y va et on s'abandonne. On aimerait croire qu'elle a raison, que «ce bon vieux sentier des arbres / verra fleurir en son centre la paix pour les âmes des hommes» (Grande est la vie). Un baume sur les plaies du monde n'est pas de trop ces jours-ci, et cet album est un baume.

Je dis tout ça à Mara Tremblay, qui est contente que le disque me réchauffe, même si ce n'était pas nommément le but: elle n'avait d'autre intention que de «faire un album qui corresponde à l'état émotionnel» où elle était quand elle l'a fait. État de bien-être, comprend-on. «État d'équilibre, précise-t-elle. Accepter la vie, puis la vivre. Par exemple, le fait de vieillir. Je vieillis et j'apprécie de vieillir. Plus j'ai de rides, plus je me trouve belle! On est entourés d'émissions de fous qui te transforment et qui t'enlèvent ton âge. Ton âge que t'as gagné! Moi, j'aime mon âge.» Elle qui a dépassé la mi-trentaine, elle resplendit. Ses deux enfants grandissent, changent et la changent. «Ils m'ont permis de quitter l'adolescence et aussi de retomber en enfance. Ils me rattachent à la terre et ils me permettent de rêver. Ils te changent parce qu'ils sont là, c'est simple, t'as pas le choix, tu te poses même pas la question.»

Normal, en cela, que ce troisième disque de Mara Tremblay nous arrive quatre ans après Les Papillons, qui nous était arrivé deux ans après Le Chihuahua. Quand on fait des enfants et des albums, une hiérarchie s'impose. Mais il y a aussi des retombées heureuses sur la création artistique. Ce disque ne s'appelle pas Les Nouvelles Lunes pour rien. «Brillent nos enfants, cadeaux dans le firmament», chante-t-elle dans Grande est la vie. «Tout le disque est un peu une profession de foi. Foi dans la vie... »

Si Le Chihuahua était un album de chien fou et Les Papillons, oeuvre de chair (qui a oublié les chauds ébats dans Les Bois d'amours?), on peut dire que Les Nouvelles Lunes est l'album spirituel de Mara Tremblay. Il y est question de démons dont l'amour triomphe (Les Démons), de «Scintillantes splendeurs, vers les grandeurs de l'âme divine» (Douce lueur), de la «pureté de ton coeur immense» (L'Eau de tes larmes) et de remerciements à la terre et à l'univers pour l'avoir «conduite vers toi et la tranquillité» (La Tranquillité). Positivisme à tout crin? «Sans virer gaga ou zen, nuance-t-elle, je crois à la force de la vie. C'est facile de se décourager, il y a tellement d'affaires horribles; alors moi, je me raccroche à la vie, dans le sens de l'énergie qui anime le corps vivant, la terre, les animaux, la nature. Quand ça va mal, je vais au bord de l'eau et ça va mieux.»

Les Nouvelles Lunes, de par sa facture même, respire la plénitude, l'âme tranquille. Le ton est donné dès l'ouverture avec Le Voyage, longue pièce instrumentale, sorte de prière orientale où le violon de Mara et la guitare électrique d'Olivier Langevin s'entremêlent et s'élèvent jusqu'à toucher au ciel. Suivent des chansons presque toutes lentes (sauf les westerneuses Poussières et Mélancolie, naturel oblige), pour ne pas dire volontairement ralenties. Les guitares de Langevin et d'Yves Desrosiers, les percussions de François Lalonde ont tout l'espace et le temps voulus pour aller jouer jusqu'au bout de l'horizon, et la voix de Mara est plus extraordinairement soyeuse et douce qu'on l'aurait cru possible. Mara soyeuse? La Mara au timbre égratignant (mais craquant) du Spaghetti à papa et de Monsieur Balloune? Si.

«C'est voulu. J'ai apprivoisé ma voix. C'est devenu mon amie.» La réalisation (par Mara, Langevin et Pierre Girard) y est pour quelque chose. Souvent doublée, grossie d'harmonies célestes, nimbée d'écho, la voix est plus qu'adoucie: Mara, dorénavant, c'est un ange qui chante. Jusqu'au Grand Choeur de Montréal qui vient prêter sa multitude d'anges à la chanson Les Vieux Sentiers. On se dit que ça fera son effet et que Les Nouvelles Lunes sera, pour le grand public, nettement plus accessible que les albums précédents, demeurés relativement confidentiels malgré les Félix et les accolades de la critique. Merveille pour merveille, autant que cela s'entende. «La vérité, lâche Mara en riant, c'est que je me suis rendue plus accessible à moi-même... »