Musique classique - L'énigmatique monsieur Boulez

Le monde musical fête les 80 ans de Pierre Boulez, né le 26 mars 1925 à Montbrison. On se l'arrache, il dirige partout, livres et disques sont publiés.

Bâle, Suisse, fin de l'année 2001. Un respectable septuagénaire dort dans sa chambre d'un hôtel de luxe. On frappe à la porte en pleine nuit. Pierre Boulez, puisque c'est lui l'occupant de la chambre, ouvre la porte à une escouade policière venu lui signifier qu'il est sur la liste nationale des terroristes! Les policiers ne s'arrêtent pas là: ils l'emmènent au poste et lui confisquent son passeport pendant trois heures.

C'est l'histoire de l'arroseur arrosé. Il est allégué d'une affirmation de Boulez, plus de quarante ans auparavant, disant qu'il fallait brûler les maisons d'opéra, prétexte largement suffisant aux Suisses pour le mettre en 2001 sur une liste d'individus dangereux!

Du passé faisons table rase

On ne sait comment Pierre Boulez a pris la chose, ni si son sens de l'humour l'a amené à envoyer des documents à Josh Ronsen, musicien américain qui, en 2004, lança le «Boulez Project», vaste collecte, sur un an, de livres, de disques et de vidéos dont la destruction a eu lieu le 28 février dernier à Austin. Ronsen s'était appuyé, trente-trois ans après sa publication, sur une entrevue de Boulez au New York Times, parue le 20 juin 1971, où le compositeur et chef français déclarait, après avoir égratigné les oeuvres néoclassiques de Stravinski: «Tout créateur doit regarder de l'avant. Il ne suffit pas de défigurer la Joconde, cela ne la tue pas. Tout art du passé doit être détruit.»

Même si l'idée de «destruction» ne doit évidemment pas être prise au sens suisse du terme, il est tout de même très amusant de voir le compositeur Boulez, dont l'activité créatrice s'est notablement ralentie à partir des années 70, revenir alors non pas sur l'héritage d'autres compositeurs, mais sempiternellement sur ses propres oeuvres en une sorte de parthénogenèse créatrice. ...Explosante-fixe... est un des emblèmes de ce retour en circuit fermé sur ce qui, sous d'autres plumes, aurait dû être, selon lui, voué à bien plus qu'aux gémonies!

Ainsi est Pierre Boulez, brillant pourfendeur de l'ordre établi après la Seconde Guerre mondiale, lui-même transmué en institution, à tu et à toi avec les pouvoirs de tous bords politiques. On a peu idée ici de cette figure de «régent musical» que Boulez occupe en France.

Que reste-t-il du pourfendeur? De celui qui, après avoir étudié les mathématiques, se tourne, en 1942, vers la musique et se retrouve ensuite dans la classe d'harmonie d'Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris? Nommé directeur de la musique de scène de la Compagnie Renaud-Barrault, Boulez compose ses premières oeuvres en 1945 et 1946 et s'engage dans une double croisade: la contestation du milieu musical français et la découverte de la musique sérielle que lui a enseignée René Leibowitz.

Josh Ronsen pose une question intéressante: «Je suis toujours à la recherche de quelqu'un qui puisse m'expliquer en quoi cette musique est importante.» Cette personne, nous l'avons à Montréal. C'est l'érudit professeur Jean-Jacques Nattiez qui, avec Sophie Galaise, vient de réunir pour l'éditeur Christian Bourgois des textes et leçons de Pierre Boulez: «Si Pierre Boulez était disparu, comme Schubert, à l'âge de 31 ans, soit en 1956, il aurait déjà sa place dans l'histoire de la musique en raison du radicalisme de l'écriture dont témoignent, par opposition au système tonal alors régnant, ses cantates sur les poèmes de Char (1946-52, 1948-58), Le Marteau sans maître (1953-55), les trois Sonates pour piano (1946, 1948, 1956-57), jalons majeurs d'une première période qui culmine avec le Pli selon pli de 1957-62.»

Selon Jean-Jacques Nattiez, cet impact ne diminue pas par la suite: «Ce qui en fait une personnalité particulièrement remarquable aujourd'hui, c'est que, après 1963, enrichi par le contact de plus en plus fréquent avec l'orchestre [...] il prend la mesure de l'effet du son sur le public et infléchit ses oeuvres, sans renoncer aux exigences du langage qu'il a forgé, dans le sens d'une plus grande linéarité, d'une plus grande rondeur, en les dotant de sonorités souvent étincelantes: Répons (1981-84) connaît un succès considérable auprès du public et passe, aux yeux de certains dont je suis, pour une des oeuvres majeures du XXe siècle. La réussite de Sur incises (1996-98) a conduit à le comparer au vieux Verdi, capable de se réinventer et de se renouveler avec Falstaff.»

Créateur, chef, penseur

Tous les jalons musicaux de l'oeuvre de Boulez sont exposés dans les réponses de Jean-Jacques Nattiez. Qui veut ressentir des émotions en musique pourra copieusement ignorer jusqu'à son nom, mais qui s'intéresse à la création musicale de l'après-guerre se doit de connaître les réponses que Pierre Boulez a apportées dans sa remise en cause du système établi. Il y a un chemin bien balisé dans cette connaissance: un parcours qui, chronologiquement, comprend assurément Le Marteau sans maître, Pli selon pli et Répons. Il faut y ajouter les trois Sonates pour piano, fort intéressantes en ce qu'elles témoignent, à l'intérieur d'un même genre musical, de l'évolution de «l'inspiration brute» du jeune compositeur.

Que restera-t-il de tout cela? Y aura-t-il quelque part, dans une ville, un disciple de Boulez qui pourra faire lever une salle pour faire applaudir l'oeuvre de son maître, comme Kent Nagano vient de le faire avec Éclairs sur l'Au-Delà... , écrit il y a quinze ans par Olivier Messiaen? Même Jean-Jacques Nattiez ne se berce pas d'illusions: «Il est probable que son oeuvre et son action connaîtront, dans l'avenir, une période de purgatoire, quand le mouvement postmoderne sera seul maître à bord, et qu'on lui reprochera, encore plus qu'aujourd'hui, d'avoir contribué à couper la musique contemporaine de son public.»

On retiendra alors avant tout l'image et la carrière du chef d'orchestre. Celui que Wieland Wagner eut l'idée géniale d'inviter à Bayreuth pour Parsifal et qui y dirigea ensuite une fameuse Tétralogie. Il est amusant de voir que celui qui se gaussait de l'axe Mozart-Beethoven dans les programmes des concerts des années 70 n'a pas changé le système: il a juste déplacé l'axe en moulinant à répétition les mêmes oeuvres de Bartók, de Debussy et de Stravinski! Mais son métier de chef est exemplaire et précieux dans un monde de valeurs surfaites et mes deux chocs discographiques ont été d'entendre son évolution interprétative dans Daphnis et Chloé de Ravel (sa seconde version, avec le Philharmonique de Berlin chez Deutsche Grammophon est sidérante) et de le voir diriger la 8e Symphonie de Bruckner avec le Philharmonique de Vienne. L'alchimie des sons est également une quête patente dans plusieurs de ses interprétations de la musique de Mahler, dont témoigne un récent disque de lieder.

La musique d'aujourd'hui doit également à Boulez une vraie vision: celle de l'importance de créer des structures, des institutions diffusant la création musicale. On pense au Domaine musical, à l'Ensemble InterContemporain, à l'IRCAM. Et on ne peut vraiment donner tort à Jean-Jacques Nattiez lorsqu'il affirme: «Nos institutions musicales d'aujourd'hui lui doivent beaucoup et, à ce titre, je considère scandaleux que la SMCQ, qui n'existerait pas sans la révolution que Boulez a accomplie dans les années 1940 et 1950, n'ait, pour célébrer ses 80 ans, programmé de lui qu'une oeuvre mineure et alimentaire.»

Les deux ouvrages qui viennent de paraître chez Bourgois rassemblent, dans Leçons de musique, les enseignements de Boulez au Collège de France (1976-95) et, dans Regards sur autrui, des textes sur des compositeurs et des oeuvres qui ont jalonné sa vie. Parmi plusieurs textes arides et touffus, on repérera la chaleur des hommages à Heinrich Strobel et Paul Sacher, ces acteurs peu médiatisés qui ont ouvert les portes à la création et aux créateurs. Leçons de musique est à mes yeux, et d'assez loin, le livre de et sur Boulez qu'il faut connaître. Là aussi, le regard de Jean-Jacques Nattiez est très perspicace: «Lorsqu'on relira ses écrits [...] on retiendra peut-être de son exemple le sentiment constant de l'exigence, sans lequel une société et une culture sombrent, n'ayons pas peur du mot, dans la décadence.»

Les 80 ans de Pierre Boulez

- Les livres: Points de repère II: Regards sur autrui, textes réunis et présentés par Jean-Jacques Nattiez et Sophie Galaise, et Points de repère III: Leçons de musique, édition préparée et présentée par Jean-Jacques Nattiez et Jonathan Goldman.

- Le «collector»: A Tribute to Pierre Boulez. Double album édité par l'Orchestre symphonique de Chicago (en vente sur www.cso.org), enregistrements de concerts (1991-2000) comprenant notamment Till Eulenspiegel de Strauss, l'Ascension de Messiaen et la Messe glagolitique de Janácek (version originale, hélas handicapée par un ténor médiocre).

- Les nouveautés disques: Lieder de Mahler, Concertos pour piano de Bartók et trois CD de ses propres oeuvres, les Sonates pour piano (excellente version d'un jeune pianiste finlandais), une nouvelle version du Marteau sans maître, et un CD autour de ...Explosante-fixe... et Notations (tous chez Deutsche Grammophon).

- Trois grands disques: Daphnis et Chloé de Ravel (DG), Et exspecto resurrectionem mortuorum et Chronochromie de Messiaen (DG), Symphonie n° 8 de Bruckner (DG, à paraître ce mois-ci en DVD chez EuroArts).