Concerts classiques - Et maintenant, au boulot!

Montréal et son nouveau chef nous ont joué hier soir l'acte 1 d'Embrassons-nous Folleville d'Eugène Labiche. Sans vouloir gâcher la fête, il faut tout de même avouer qu'on est retombé sur terre à l'écoute de la 3e Symphonie de Mahler et que l'ivresse de la venue du «Messie» a vite laissé place à l'inventaire du travail à accomplir.

On sait que, ces derniers jours, les musiciens ont beaucoup répété Messiaen. Messiaen, c'est la semaine prochaine et on espère une tout autre finition et dimension interprétative que ce qu'on a entendu hier soir, d'un fort honorable niveau de concert de chef invité, mais certainement pas de celui de «concert d'intronisation» d'un directeur musical désigné.

La symphonie préférée d'un chef n'est pas forcément celle qu'il dirige le mieux et, franchement, la Troisième de Mahler de Nagano ne me convainc pas. Une bonne partie de l'oeuvre est organisée autour de la juxtaposition, l'imbrication, voire la superposition d'éléments contrastés ou antagonistes. C'est, dans le premier mouvement, la composante «éclosion de la nature» face à la composante «militaire»; dans le second mouvement, des sections binaires face à des rythmes ternaires; dans le Finale, les phrases expirantes (vorwärts -en avançant- ou drängend -en pressant) contre les phrases inspirantes, notées «breit» (large). Sous la baguette de Kent Nagano, très souvent ces oppositions sont banalisées, édulcorées (1er mouvement), manquent de rigueur (2e mouvement) ou, pire, dans le fameux Adagio final, se confondent carrément.

De ce point de vue, la stricte lecture de la partition par Nagano m'a déçu. Trois exemples. Dans le premier mouvement revient, obsédante, une cellule rythmique «militaire» composée d'une noire, de trois doubles croches et d'une noire. De la tenue de cette dernière noire vient le suspense, la tension. Or Nagano transforme cette noire en croche! Sur quelle base? Pourquoi? Ailleurs, les indications de caractères sont souvent anticipées d'une mesure. Pour un chef qui se dit inspiré par Günter Wand, chef qui fuyait ce manque de rigueur comme la peste, c'est étonnant. Enfin, l'agogique du Finale est à revoir: on a même entendu des «breiter» (plus large) accélérant allègrement.

Cette adaptation cavalière de la lettre ne sert aucun esprit particulier. La vraie caractérisation sonore mahlérienne est venue des clarinettes. Les bois se sont bien défendus de manière générale dans un ensemble qui manquait de couleurs et de climats. Il y a beaucoup de travail aux violons (et Monsieur Roberts nous a encore servi ses solos sur le fil du rasoir) pour leur donner personnalité et consistance et, de manière générale, un peu partout il faudra enrichir la culture sonore (cf. la vulgarité improbable des glissandos de trombones au début). Les prestations vocales ont été bonne pour les enfants, un peu gentillette pour le choeur de femmes et médiocre pour Madame Lipovsek, qui attaque désormais ses notes par en-dessous, ou en gloussant, si vous préférez.

La symphonie est si belle qu'elle reste impressionnante, mais on s'attendait à mieux, nettement mieux. Le chemin vers l'excellence sera long.