Les leçons pandémiques d’Atsuko Chiba

Le groupe montréalais Atsuko Chiba a écrit et enregistré l’album « Water, It Feels Like It’s Growing » dans le contexte particulier de la pandémie.
Photo: Stacy Lee Le groupe montréalais Atsuko Chiba a écrit et enregistré l’album « Water, It Feels Like It’s Growing » dans le contexte particulier de la pandémie.

Water, It Feels Like It’s Growing, troisième album d’Atsuko Chiba, redéfinit les notions de l’espace, du cosmique, du planant qui traversent son oeuvre depuis ses débuts, il y a une dizaine d’années. « Lorsqu’on a commencé à écrire l’album, explique le guitariste Kevin McDonald, on voulait créer un album patient. Un album qui prend son temps. Et en cela essayer quelque chose de nouveau : créer de l’espace dans notre musique, pour que l’auditeur puisse lui-même combler les vides. »

L’album s’ouvre par Sunbath, son long bourdon de violons à peine perturbé par la lente cadence du batteur Anthony Piazza et la complainte du chanteur Karim Lakhdar. Un mantra rock qui nous dirige doucement vers le psyché-funk-rock de So Much For, ponctué en plein centre par une section de cuivres évoquant subtilement le funk halluciné de Funkadelic, époque Maggot Brain (1971), suggère-t-on.

Kevin sourit : « Parliament-Funkadelic est un de nos groupes préférés, confie-t-il. Peut-être même qu’un jour, on fera un disque complètement dans son style. Sa musique a toujours eu une influence, directe ou indirecte, sur nous, sa manière de mélanger les styles. Pareil pour [le groupe kosmische allemand] CAN. À mon sens, il s’agit de deux groupes très semblables, mais qui produisent des musiques différentes. » David Palumbo, bassiste, poursuit : « Sur ce nouvel album, on voulait créer un son plus krautrock, des “tounes” longues qui prennent leur temps, avec des lignes de basse simples, un motif de batterie, et tous les autres instruments qui tournent autour et se transforment. CAN et Funkadelic sont des experts là-dedans. »

Cosmique

L’épatante Seeds, qui ouvre la face B, est la parfaite illustration de cette recherche sonore. La plus cosmique de l’album, avec sa guitare lancinante, ce groove qui rappelle celui de L’hôtel particulier de Gainsbourg (de l’album Histoire de Melody Nelson, 1971), le solo de synthé au centre qui s’efface derrière les langoureux violons. Un petit bijou, cette chanson, qui fera perdre à l’auditeur la notion du temps.

Lorsqu’on se retrouvait, c’est comme si on avait cinq versions de la même chanson

 

« Souvent, quand j’écoute de la musique, je me mets à imaginer plein de trucs, dit le guitariste. Mes pensées s’envolent et me transportent. C’est ce qu’on cherchait à recréer » sans reproduire l’ambiance hallucinée du premier album, Jinn (2013), une affaire dense, aux rythmiques souvent abruptes, s’ouvrant par la pastorale Escamoteur pour se conclure dans un ouragan psyché-rock de presque 24 minutes intitulé One Big Happy Family.

« On forme plus qu’un band, on est une famille », indique David à propos de ses collègues Kevin, Karim, Anthony, Eric Schafhauser (guitares, synthés) et Matthew Cerantola, leur « cinquième Beatles », réalisateur attitré. Hors de la scène ou du studio, « on est des amis très proches, on fait tout ensemble. Je n’ai jamais douté de l’affection qu’on se porte, mais après l’enregistrement de cet album, je suis encore plus convaincu qu’on est faits pour être ensemble ».

Un cadavre exquis

Car l’écriture et l’enregistrement de l’excellent Water, It Feels Like It’s Growing se sont faits dans le contexte particulier de la pandémie. « On croit aussi qu’il s’agit de notre meilleur album, répond David. Nous avons dû surmonter plusieurs obstacles pour le créer, et arrivés à la fin du processus, le feeling est bon. »

Le processus d’écriture différait puisque, explique Kevin : « On ne pouvait plus être tous ensemble dans la même pièce. On s’envoyait alors nos enregistrements, chacun des musiciens les travaillant de son côté, mais personne ne faisait entendre ce qu’il avait composé. Lorsqu’on se retrouvait, c’est comme si on avait cinq versions de la même chanson. Ça a transformé notre manière de concevoir l’album : avant, on se pointait en studio et on “jammait” jusqu’à ce qu’on ait une chanson. Alors que là, tout le monde partait d’une maquette, d’un squelette de chanson, et chacun l’habillait à sa manière, comme un cadavre exquis. »

Quant aux thèmes de ce troisième album, ils sont délibérément dissimulés dans les textes de Karim : engagés, inquiets de la conjoncture sociale et environnementale, mais écrits « pour que l’auditeur puisse se faire sa propre interprétation », souligne David.

« On est davantage dans l’émotion, précise Kevin. Traversant la pandémie ensemble, nous ressentions plein de choses, dont les divisions sociales et politiques. Nous retrouver pour enfin jouer de la musique était une expérience positive, pendant que le monde qui nous entourait charriait plutôt une émotion négative. L’album se veut une réflexion là-dessus. »

Water, It Feels Like It’s Growing

Atsuko Chiba, Mothland. En spectacle au Pantoum le 14 février et à la Sala Rossa le 10 mars.

À voir en vidéo