Écouter l’opéra, vraiment

Le chef d'orchestre Francis Choinière
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le chef d'orchestre Francis Choinière

Le jeune chef Francis Choinière voit de plus en plus grand. Après le Requiem de Verdi, il dirigeait vendredi soir son premier opéra en version concert à la Maison symphonique à la tête de son Orchestre philharmonique et choeur des mélomanes. Cette Bohème de Puccini était aussi un bon test, concluant au final sur l’appétit du public pour l’opéra en concert.

Francis Choinière, 25 ans il faut le rappeler, est décidément l’homme des chamboulements. L’opéra en version concert à la Maison symphonique, le créneau était évident depuis 2011 et l’ouverture de la salle. Cela avait même été soufflé, en vain, à l’oreille du directeur musical de l’OSM de l’époque… À partir du moment où Montréal dispose d’une salle avec une acoustique pareille, cet outil permet de « réinventer l’écoute de l’opéra » dans la métropole et de créer un créneau artistique nouveau. Tout cela était limpide comme de l’eau de roche.

Opportunités

Mais, depuis 2011, nous n’avons presque pas eu d’opéras en concert. En onze ans à l’OSM, on a eu L’Aiglon et Pelléas (un four car servi en ouverture de saison en milieu de semaine à des VIP qui s’endormaient) puis le mémorable Trouble in Tahiti de Bernstein où les spectateurs prenaient la poudre d’escampette. On aurait pu avoir des Strauss, du Janacek ou du Mozart, ou même, au « pire », des concerts d’airs, duos et ensembles. L’OM nous a donné Le château de Barbe-Bleue et Fidelio, deux énormes succès à chaque fois.

Faire de l’opéra en concert pour un ensemble symphonique ne porte pas à conséquences, autres que budgétaires. Montréal, par rapport à sa population, ne déborde pas d’offres lyriques : quatre opéras dans une saison à l’Opéra de Montréal, c’est très peu. Par ailleurs il n’est écrit nulle part qu’un concert doit être figé comme étant la succession d’une ouverture d’un concerto et d’une symphonie. Mais pour la rigidité des mentalités dans le domaine du spectacle vivant, on lira Stéphane Baillargeon se demandant « Faut-il revoir le calendrier de l’offre culturelle ? » dans notre édition de vendredi.

Enfin, entendre un opéra en version concert à la Maison symphonique avec des chanteurs concentrés sur leur chant est une expérience qui diffère fortement de celle de voir le poisson lyrique noyé dans une mise en scène à Wilfrid Pelletier. Tout cela pour dire que nous espérons que cette Bohème pourra faire naître une discipline grâce à l’énergie de ce chef moins argenté mais plus entreprenant que les caciques.

De l’idée aux actes

En ce qui concerne la réalisation du projet, Francis Choinière avait associé dans les rôles principaux deux jeunes chanteurs très solides et désormais bien connus ici : Myriam Leblanc et Andrew Haji. Des autres nous avions déjà entendu le baryton Justin Welsh (Schaunard), pour lequel nous avons eu des mots en général élogieux (placement de voix, aura vocale), et Vartan Gabrielian (Colline), une basse à grosse voix qui lors du récent Requiem de Verdi avait pris quelques libertés avec l’intonation.

Disons que l’exercice requiert des voix aguerries surtout si, comme le fait Choinière, on met tout le monde derrière l’orchestre. À ce compte-là, la projection vocale de Christian Wagner (Marcello) est très insuffisante, ce qui augure fort mal pour la prochaine Sea Symphony de Vaughan Williams dont il est le baryton soliste.

Justin Welsh déçoit en Schaunard. La voix, avec un timbre plus présent que Wagner, est efficace, mais dans un certain registre et une dynamique confortable. Lorsqu’il doit donner de la voix fortissimo dans les ensembles, il plafonne. Quant à Gabrielian, le bilan est à nouveau mi-figue mi-raisin. Les moyens sont là, mais tout se passe comme si la technique n’était pas totalement maîtrisée pour un déploiement vocal et une totale assurance. L’air du manteau à l’Acte IV était assez fade. Rien à redire sur Tom Goerz.

Sydney Baedke a été la révélation de la soirée, en matière d’aura et de contrôle vocal et des dynamiques. Tant qu’à nous, on l’aurait même vu en Mimi, car elle a ces zestes de rondeur et de chaleur vocale qui manquent à Myriam Leblanc. Cette dernière est un cas vocal vraiment épineux quand on aborde un tel répertoire. Chanteuse d’une impeccable assurance et musicalité, elle s’est donnée à fond, notamment dans un 3e Acte splendide. Mais il y a quelque chose de sec dans le timbre (ex. fin Acte III « Je voulais que cet hiver dure éternellement ») et de « droit » dans l’émission vocale, comme si la voix ne résonnait pas assez. Pourtant, on n’a pas envie de cantonner cette remarquable chanteuse dans le baroque et le XXe siècle… Mais le bilan est mitigé. Car en termes de couleur vocale, il manque de la « chair autour de l’os ». Certes, dans ce rôle, on pourra toujours dire que cela renforce le côté oiseau blessé.

Andrew Haji, comme toujours, a été splendide, impeccable. Il ne faudra pas pour l’instant qu’il aille beaucoup plus loin que ce type de rôles, car la voix n’est tout de même pas énorme, mais quelle élégance et intelligence.

Il faut évidemment finir par le grand vainqueur de la soirée : Francis Choinière. Outre le culot programmatique, il a très bien maîtrisé la partition, filant droit avec rigueur et sans épanchements, faisant primer la clarté sur la rondeur voluptueuse. Un grand coup de chapeau aussi aux choeurs et, surtout, à l’orchestre, un groupe formé en 2016 et qui, tout en ne s’appelant pas OM ou OSM, a montré d’un bout à l’autre, avec cohésion, justesse et qualité des interventions individuelles, l’étendue des talents que nous avons au Québec.

Point final : le but de cet orchestre était à sa création et aujourd’hui encore « d’inspirer une nouvelle génération de mélomanes ». Dans les faits, hier, 1700 des 1850 places de la salle était occupées et par des spectateurs qu’a priori on croise assez peu ailleurs. Francis Choinière ne donne pas de leçons de démocratisation musicale ; avec son diplôme de direction d’orchestre en poche et un sens des valeurs, il la met en oeuvre avec talent et une haute conscience de l’intégrité artistique.

La Bohème

Opéra de Giacomo Puccini en version concert. Myriam Leblanc (Mimi), Andrew Haji (Rodolfo), Sydney Baedke (Musetta), Christian Wagner (Marcello), Justin Welsh (Schaunard), Vartan Gabrielian (Colline), Tom Goerz (Benoît / Alcindoro), Petits Chanteurs du Mont-Royal, Orchestre et Choeur des Mélomanes, Francis Choinière. Maison symphonique, vendredi 20 janvier.

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