Dumas à pied, à vélo, en auto et dans l’espace

Dumas
Julien Cadena Le Devoir Dumas

Le dernier Dumas ? C’était quand la dernière fois, de nouvelles chansons en studio ? C’était il y a cinq ans. C’est lui-même qui le souligne, d’entrée de jeu, avec une certaine incrédulité dans le ton. Cinq ans depuis Nos idéaux, comment est-ce possible ? À se demander dans quel état la pochette du 33 tours, avec ses morceaux de puzzle, a survécu aux manipulations… A-t-il bien passé le temps, lui, Dumas ? L’ailleurs, première chanson du nouvel album, se tient en équilibre « sur la ligne du temps », à la fois alourdi et délesté de « tout ce qui nous vient d’avant / nos peurs et nos enchantements », avance pas à pas, et advienne que pourra.

Selon la chanson et le véhicule, la vitesse change. Dans Leitmotiv, c’est à pied que ça se passe, au rythme lourd et régulier du coureur de fond. Dans Tout passera, plus léger, Dumas est à bicyclette : « J’touche à la liberté / Sur mon vélo ». Pour arriver à Chicago (la chanson autant que la ville), il a fallu rouler en auto. Rouler vite. Effacer des kilomètres, avaler de l’asphalte. « Oui, tout passe comme un éclair […] Sur la route vers Chicago, filent les souvenirs. » Destination : l’avenir.

Preuve d’existence

« C’est pas vrai qu’il y a un avant et un après la pandémie. Tu avances, par tous les moyens de transport, c’est tout, et toute ta vie marche avec toi. » Et toutes les musiques jouent, par tous les truchements. « J’ai un lecteur CD dans mon char. C’est un vieux char, par chance ! Je fais de l’anxiété à l’idée de me moderniser : il n’y plus de lecteurs CD ! » Grand rire dans le sous-sol de l’ancien Institut d’opérette de Montréal, qui abrite aujourd’hui la compagnie de disques La Tribu et le producteur Larivée-Cabot-Champagne. L’angoisse et la drôlerie du constat sont communes. Si on pouvait, on se ferait installer des lecteurs 4-pistes et 8-pistes. Et un tourne-disque comme les Beatles et Mohamed Ali en avaient dans leurs Rolls et leurs limousines dans les années 1960 : on peut rêver ! « Je suis aussi abonné aux services d’écoute, parce que c’est pratique pour trouver une chanson, mais je demeure très attaché à l’objet physique, en tous formats. Pour moi, c’est la preuve que le disque existe. »

On se demandait justement si c’était encore une bonne idée de sortir Cosmologieen CD. Je pense que oui. Ça a plus de chances de résister au temps. C’est vraiment une histoire de temps. Le temps, on l’a eu, durant la pandémie. Alors, tout naturellement, on a pris notre temps pour le faire, l’album, au point où on n’avait plus l’impression d’être en processus, de suivre les étapes jusqu’à l’achèvement.

 
En l’occurrence, ses disques. Certains ont paru en CD, d’autres en 33 tours ET en CD. « On se demandait justement si c’était encore une bonne idée de sortir Cosmologie en CD. Je pense que oui. Ça a plus de chances de résister au temps. » Nous y revoilà. « C’est vraiment une histoire de temps. Le temps, on l’a eu, durant la pandémie. Alors, tout naturellement, on a pris notre temps pour le faire, l’album, au point où on n’avait plus l’impression d’être en processus, de suivre les étapes jusqu’à l’achèvement. » Cela s’entend : pas du tout démos, les chansons ne brillent pas non plus comme des sous neufs. Ça grésille un peu, ça griche un chouia, il y a des aspérités. On pourrait dire : des marques du temps.

Le relief nécessaire

C’est un peu beaucoup la faute de Philippe Brault, réalisateur et mixeur du disque. Devenu ami puis collaborateur au gré des courses à pied sur la montagne, il a poussé Dumas encore plus vers ce qu’on pourrait appeler de l’imperfection volontaire. « Il était une oreille neuve pour moi, on n’avait jamais travaillé ensemble. Il aimait les démos que je lui déballais, comme ils étaient. Moi aussi, en fait, mais j’osais pas me l’avouer. Je pensais qu’il fallait en arriver à l’étape du peaufinage. La mise au propre. Alors que pour sentir que la vie passe, il faut du relief. Ça peut pas être trop lisse. » Photographe à ses heures, Dumas achète de la pellicule vierge, développe en chambre noire : même approche tactile. « La pellicule, c’est comme le ruban, ça prend la lumière comme ça prend le son. Dans son épaisseur, dans sa vérité. »

Que l’on sente les secondes glisser dans le sablier ou débouler en avalanche, que l’on reçoive les pulsations au ventre dans Leitmotiv, que l’on réagisse aux rafistolages de route dans Chicago, tout l’univers de Dumas — sa Cosmologie — est palpable, en creux et en saillies. Les trois pièces instrumentales (sur dix titres) confèrent encore plus au voyage sa temporalité, ménageant des arrêts, fixant des balises. Lune d’été, avec sa prise de son chambranlante, s’écoute un peu comme un transistor dans la nuit, comme du Bowie perdu.

« Si la vie / Trace une voie que l’on ne choisit pas / Comment faire pour caser le vrai dans le fol agenda ? » se demandent les coparoliers Dumas et Jonathan Harnois dans Mouvement. « Du mouvement, du temps / Pas mieux pour refaire sa propre trajectoire / Du mouvement, du temps / Pour étendre son regard », répondent-ils. S’adapter, tout est là. Selon ce qu’on a sous la main. Des claviers électros s’il en faut, des guitares si le refrain les appelle. « Je pense que c’est l’album le plus adaptable que j’ai fait. Selon les besoins, selon les obstacles, selon l’inspiration, on a changé de véhicule, d’instrumentation. » Que le temps se contracte ou s’étire, la musique a suivi, Dumas aussi. Tout le tour de sa Cosmologie : « Et les souvenirs / Qu’on veut retenir / Ils finiront/Au fond des galaxies. »

Cosmologie

Dumas, La Tribu

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