La salle Bourgie, le projet pour tous

« Je suis convaincue que nous avons fait oeuvre de développement de public et de “démocratisation de la musique” dite classique et de la musique de concert. Démocratiser la musique, c’est la rendre accessible au plus grand nombre possible. Et c’est ce que nous avons réalisé », résume Isolde Lagacé.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir « Je suis convaincue que nous avons fait oeuvre de développement de public et de “démocratisation de la musique” dite classique et de la musique de concert. Démocratiser la musique, c’est la rendre accessible au plus grand nombre possible. Et c’est ce que nous avons réalisé », résume Isolde Lagacé.

Samedi après-midi, la salle Bourgie sera le cadre d’un émouvant concert hommage à sa première directrice générale et artistique, Isolde Lagacé, à l’occasion de son départ à la retraite. Organisé par ses proches, le concert rassemblera de nombreux artistes québécois qui viendront lui dire « au revoir et merci » en musique. Le Devoir a voulu tirer avec celle qui vient d’être nommée « directrice générale et artistique émérite » un bilan de ses douze années passées à la tête de cette salle devenue incontournable dans notre paysage musical.

« Je suis convaincue que nous avons fait oeuvre de développement de public et de “démocratisation de la musique” dite classique et de la musique de concert. Démocratiser la musique, c’est la rendre accessible au plus grand nombre possible. Et c’est ce que nous avons réalisé », résume Isolde Lagacé.

« J’ai reçu une lettre manuscrite d’une habituée de la salle qui synthétise cela en deux phrases : “Nous aimions la musique ; grâce à la salle Bourgie, nous sommes devenus des mélomanes.” »

Porte-voix

Le souci d’Isolde Lagacé ne concernait pas que le développement du public. « La salle a ouvert en même temps que la Maison symphonique », se souvient-elle, rappelant que l’attention était alors focalisée sur cette grande salle attendue depuis des décennies. « Les grands événements électrisants, c’est très bien, mais j’ai toujours été convaincue qu’on avait besoin d’une bonne salle de musique de chambre. « La salle Pollack, que j’ai dirigée d’ailleurs, et la salle Redpath répondaient à ces besoins. Mais, au fil des ans, la mission première de ces salles rattachées à l’Université McGill s’est orientée vers les étudiants, et la place faite au milieu musical a rapetissé. » Cela m’inquiétait et je me disais : où vont jouer nos musiciens ? Quand je suis devenue directrice du Conservatoire de musique de Montréal, être dans le coeur de l’éducation musicale supérieure m’a fait comprendre à quel point il manquait un lieu où nos artistes pouvaient se produire régulièrement. »

L’existence et l’activité artistique de la salle Bourgie ont d’abord eu une incidence sur les musiciens d’ici. « Nous avons des musiciens exceptionnels et, même si c’est important de faire des carrières internationales, il est important de se produire chez soi et important pour nous, comme société, d’avoir une salle pour nos artistes », analyse Isolde Lagacé.

La directrice de la salle Bourgie rappelle que Radio-Canada constituait jadis une source de revenus grâce à des captations régulières. « Mais les artistes se sont retrouvés sans rien du jour au lendemain. Et là arrive la salle Bourgie. Des musiciens me disent : “Dans le temps, je recevais un T4 de Radio-Canada, maintenant je reçois le même montant de la salle Bourgie.” » Isolde Lagacé s’en amuse : « Ne me faites pas dire quand même que la salle Bourgie remplace Radio-Canada ! D’un côté, on a une société publique qui a un budget d’un milliard de dollars et de l’autre, une fondation privée qui au début faisait énormément avec même pas un million de dollars. »

Mais Isolde Lagacé, qui se targue d’être le diffuseur québécois qui engage le plus de musiciens québécois, défend cette ligne artistique mordicus : « Les musiciens doivent monter sur scène. Ils ne peuvent être formés et rester dans leur coin. » À partir de ce point de départ, elle organisera son offre artistique comme un vigneron compose des assemblages.

L’éventail

« J’ai tenté de créer un équilibre entre des musiciens locaux et internationaux. Entre de grands noms et des noms moins connus, des découvertes, des artistes excellents et de moindre notoriété. Je ne suis pas dans le vedettariat. Il faut une scène locale forte et une salle internationale qui n’est pas dans le vedettariat. Il y a aussi un équilibre entre jeunes et plus vieux. Les deux premières fois que Charles Richard-Hamelin a joué chez nous, il était encore étudiant à McGill et personne ne connaissait son nom. Il y a aussi un équilibre dans la diversité, car je suis une généraliste. À la salle Bourgie, on fait de tout », explique la directrice, qui se réjouit du franc succès de sa série jazz avec les musiciens de la scène locale.

Étonnamment, tout le monde n’y croyait pas au départ. Avant la création de la salle, Isolde Lagacé se rappelle avoir informé et consulté des directeurs d’ensembles et des gestionnaires du milieu culturel et musical. « Et là, j’ai rencontré ce gestionnaire important que je respectais et j’ai vu sa mâchoire se décrocher avec des points d’interrogation dans les yeux. Il m’a dit : “De quoi parlez-vous ? Évidemment, vous allez faire une étude de faisabilité avant de vous lancer dans ce projet-là ?” »

Après une nuit d’insomnie, Isolde Lagacé est allée voir Pierre Bourgie, mécène de l’entreprise. « On fonce ou on fait faire une étude ? Pierre Bourgie m’a dit : “Si on fait faire une étude, on n’avancera jamais. Laisse faire, vas-y !” Pierre Bourgie a mis l’argent, le Musée [des beaux-arts de Montréal] a embarqué et, en rétrospective, tout le monde me dit maintenant : “Mais qu’est-ce qu’on faisait avant la salle Bourgie ?” »

Du bon dosage

À force de vouloir offrir des tribunes aux musiciens, Isolde Lagacé n’a-t-elle pas vu trop gros, n’a-t-elle pas déséquilibré l’offre de concerts à Montréal ?

« Quand on regarde nos chiffres, on constate que notre dernière saison normale, c’était 2018-2019 ; ça fait loin. On avait un nombre de concerts acceptable, avec une jauge excellente, et nous étions dans une belle ligne de croissance. »

Isolde Lagacé juge que ce « nombre de concerts acceptable » oscille « entre 80 et 100 selon les années » et considère l’équilibre de la manière suivante dans cette salle de 460 places : « Un taux de fréquentation dans l’absolu ne veut rien dire. Un concert de clavecin ou de luth avec 242 personnes atteint son objectif. » « Il faut que 20 % des concerts soient complets et que de 40 à 50 % aient une salle à demi ou aux deux tiers pleine, soit autour de 350 personnes. »

Isolde Lagacé est consciente d’être en « suroffre » en 2022-2023, saison « goulot d’étranglement », avec beaucoup de concerts qui avaient été reportés les années précédentes. Elle pense avoir été à la limite en 2018-2019, mais avec le recul, elle se dit ceci : « Ce qui est frappant, c’est la croissance rapide de la salle. Jamais je n’avais pensé qu’on arriverait aussi vite au niveau que nous avons atteint. La demande était là, et les gens se sont sentis chez eux. La réputation de la salle à l’international est venue vite également. »

Dans le lien avec le public, la salle Bourgie a des spectateurs d’une rare assiduité : certains la visitent entre 10 et 50 fois par saison ! « Des gens qui font des commandes de 27 billets, je ne vois pas cela ailleurs. C’est pour cela que nous avons fait oeuvre utile. Nous avons permis à ce public-là de venir plus souvent profiter d’une offre plus diversifiée. »

Parfois, le lien avec des expositions du Musée des beaux-arts a eu un effet d’attraction inespéré. « En relation avec l’exposition Chagall, j’avais programmé 10 concerts pour lesquels je prévoyais une assistance de 200 à 300 spectateurs par concert. Mais les dix ont affiché complet, car l’exposition Chagall avait beaucoup de succès. » « Si on ne faisait que des choses prévisibles, ce serait lassant », laisse tomber Isolde Lagacé.

L’attrait passait aussi par les prix. « Je ne veux pas qu’on dise : “Je ne suis pas venu au concert parce que ça coûtait trop cher.” Les trois premières années, le coût moyen du billet était de 38 $, taxes et frais de service compris. Il a fallu monter les prix, mais encore aujourd’hui, bien du monde me dit : “Pour un concert en couple à la Maison symphonique, nous pouvons venir trois fois à la salle Bourgie.” »

Parmi les grands projets source de fierté, Isolde Lagacé retient évidemment l’intégrale des cantates de Bach : « Cela n’avait jamais été fait. On a commencé avec Kent Nagano ; on finit avec Yannick Nézet-Séguin. Chaque fois que je m’assois à un concert de cantates, je n’en reviens pas de la beauté de ces oeuvres finalement peu connues. » Ce bonheur semble contagieux : « Un musicien m’a dit un jour : “Aujourd’hui, j’ai chanté ma 55e cantate et, grâce à toi, je suis devenu un meilleur chanteur.” »

Isolde Lagacé avoue un faible pour les intégrales. « J’aime creuser. Les intégrales, c’est une belle manière d’aborder et de comprendre l’univers d’un compositeur d’une époque ou d’un style. »

C’est d’ailleurs ainsi que tout a commencé, plus de deux ans avant l’ouverture de la salle, avec la grande fin de semaine « Haydn au Musée » en mars 2009, à la salle Pollack de l’Université McGill. L’intégrale des quatuors de Haydn en quatre jours et 17 concerts, galop d’essai de ce type de programmation. « Ces quatuors de Haydn resteront l’un de mes meilleurs souvenirs à vie. » Et Isolde Lagacé de nous rappeler que Le Devoir avait écrit alors : « Si les choses continuent à l’image de la conception de ce week-end d’immersion dans la musique de Haydn, c’est un acteur important que la scène musicale montréalaise aura gagné ! »

En concert cette semaine

L’excellent pianiste Eric Lu donne un récital à la salle Bourgie le mercredi 25 janvier à 19 h 30.

Emmanuel Pahud revient à l’OM dans le Concerto pour flûte de Dalbavie, à Saint-Laurent mercredi, à Pierrefonds jeudi, à la Maison symphonique vendredi et à la Maison de la culture Mercier dimanche.



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