La concentration façon Sergeï Babayan

Le pianiste Sergeï Babayan nous rappelle simplement que Schumann est un compositeur à part, et que ses serviteurs élus sont rares.
Photo: Marco Borggreve Le pianiste Sergeï Babayan nous rappelle simplement que Schumann est un compositeur à part, et que ses serviteurs élus sont rares.

On espère vivement que des mélomanes de la ville de Québec, qui ont entendu Sergeï Babayan en novembre, n’ont pas fait le voyage à Montréal, dimanche, pour réentendre le phénomène dans la Légende de Saint-François de Paule marchant sur les flots de Liszt, les 32 variations en ut mineur de Beethoven et la grandiose Sonate D. 960 de Schubert.

À 48 heures de la soirée, Sergeï Babayan a en effet changé de programme pour servir, à Montréal, l’exact menu que les mélomanes de la capitale nationale avaient entendu il y a deux mois. Exit Schubert et Beethoven, ainsi que le versant le plus subtil de Liszt, au profit des Kreisleriana de Schumann et d’un Liszt plus caricatural, celui de la Ballade no 2. Bonus, par contre, avec deux propositions autour de l’art de la transcription : Busoni repensant Bach et Liszt traduisant Schubert.

Démiurge

 

Un mot revient presque en boucle et obligatoirement lorsqu’on cherche à décrire l’art de Sergeï Babayan : démiurge. Curieusement, en recherchant l’étymologie, on tombe sur le double sens de « travailleur » et de « créateur de l’univers » (dêmi-ourgos). C’est dans le sens d’univers que l’on caractérise Babayan.

Pour le distinguer du commun des pianistes, il faut parler de sa production sonore. Celle-ci naît de tout le corps. Il crée donc un univers sonore, moins saisissant, dimanche, par une infinie variété que par une puissance hors norme qui place d’emblée son Rachmaninov dans une classe à part.

Il y a, dans ce registre, Yefim Bronfman et Denis Matsuev, mais on trouve chez Babayan une sorte de pétrissage sonore supérieur à Matsuev. Pour en rester à l’étymologique, on évoquera la concentration : « accroissement d’intensité au principe actif d’une solution ». Ce qui est frappant dans Rachmaninov ou Liszt avec Babayan, c’est justement l’intensité, plus encore que les décibels. Les Études-tableaux op. 39 nos5 et 1 furent le sommet de ce récital.

L’art de Babayan ne saurait se réduire à une production sonore : il y avait dans les transcriptions de Schubert une conduite du son et une vocalité remarquables par un usage savant de la pédale, mais aussi une maîtrise parfaite des inflexions dynamiques.

Babayan habille Schubert de l’art lisztien. Ici, et notamment dans Gretchen am Spinnrade et Auf dem Wasser zu singen, les différents retours de la mélodie se densifient, et le pianiste n’hésite pas à opter pour un déploiement dynamique très large.

Le cas Schumann

 

Même si Babayan est toujours un pianiste passionnant et intrinsèquement un grand artiste, il ne s’agit tout de même pas de prendre tout pour argent comptant. Le programme s’ouvrait avec « Chaconne » de Busoni, tirée de la Partita pour violon no 2 en ré mineur de Bach et s’achevait par Kreisleriana de Schumann.

Un point commun liait les deux interprétations : un regard plutôt segmenté opposant des sections aux contrastes exacerbés. De ce point de vue, la Chaconne était plus Busoni, dans son approche de grand virtuose créant des moments (ces derniers de plus en plus convaincants dans le dernier quart de l’oeuvre) que Bach. Une « approche Bach » de la chose serait plus concentrée, unificatrice, marmoréenne.

Cela nous amène tout droit à Schumann, des Kreisleriana en suite de « bibittes » étranges et interprétées comme telles, sans recherche de lien et, surtout pas, de liant. Ici, Sergeï Babayan se garde bien d’abuser de la pédale : il aurait peur de flouter le côté diabolique de toutes ces notes. Car il se précipite dans les plus rapides et se pâme (mais sans guimauve) dans les moments d’intériorité (« innig », dans le langage de Schumann). Mais cette sécheresse, cette décantation sonore « casse » Schumann. Les revirements sont mécaniques, pianistiques, au lieu d’apparaître comme des sautes d’humeur, des tourments ou des élans du coeur.

Sergeï Babayan nous rappelle simplement que Schumann est un compositeur à part, et que ses serviteurs élus sont rares. C’est peut-être une question de jour ou d’un piano plus ou moins revêche. Dimanche, à la salle Pierre-Mercure, nous avons entendu un excellent pianiste juxtaposer des épisodes sans en trouver le fil. Le 17 mars, Benjamin Grosvenor publiera cette redoutable partition sur son nouveau disque Decca. Vous pouvez déjà enclencher les précommandes : chanceux, nous avons entendu son enregistrement en avant-première en écrivant ses lignes. Et il a tout juste !

Pro Musica

Récital Sergeï Babayan (piano). J.-S. Bach/Busoni : Chaconne de la Partita pour violon seul en ré mineur BWV 1004. Schubert/Liszt Der Müller und der Bach ; Gretchen am Spinnrade ; Auf dem Wasser zu singen. Rachmaninov : Études-Tableaux op. 39 nos 5 et 1 ; Moments musicaux op. 16 nos 2 et 6. Liszt : Ballade no 2 en si mineur. Schumann : Kreisleriana. Salle Pierre-Mercure, dimanche 15 janvier 2022.

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