«Fedora» et les mythes de l’«irremplaçabilité» de l’artiste

Sonya Yoncheva (Fedora) et Piotr Beczała (Loris Ipanoff) dans «Fedora» de Giordano
Photo: Ken Howard Met Opera Sonya Yoncheva (Fedora) et Piotr Beczała (Loris Ipanoff) dans «Fedora» de Giordano

Après la création de The Hours, de Kevin Puts, le Metropolitan Opera retournait au répertoire italien avec Fedora, opéra composé en 1898 par Umberto Giordano. La nouvelle production de David McVicar coche toutes les cases, musicalement et dramatiquement.

Ces dernières décennies ont été celles de la destruction du mythe de l’« irremplaçabilité » de l’artiste vedette. Regardez comment, en 2022, le chef le plus occupé de la planète, Valery Gergiev, a été tout simplement rayé de la planète musicale occidentale. Voyez aussi comment le Met a tourné la page James Levine. L’enseignement cinglant de la projection de Fedora dans les salles de cinéma du monde entier et de la prestation éblouissante de la soprano bulgare Sonya Yoncheva est que, en dépit des portes qui lui sont encore ouvertes par ses amis dans quelques maisons européennes, il en va largement de même pour la diva du monde lyrique Anna Netrebko.

Netrebko, qui se croyait si incontournable, traîne désormais ses compromissions et son ténor de mari, dont on se passe si bien. Mais comme Paris, Londres et Berlin l’ont vu bien avant New York, Sonya Yoncheva fait les choses avec une aura et un rayonnement vocal si grandioses que Netrebko appartient déjà au passé.

Rareté

 

Si nous parlons de Netrebko en la circonstance, c’est que Fedora de Giordano n’a pas été présenté depuis un quart de siècle au Met, que l’opéra est rare ailleurs, parce que le rôle-titre est titanesque : la soprano chante quasiment d’un bout à l’autre sur toute l’étendue du registre et porte en elle une véhémence dramatique dans toutes les formes de sentiments (amour, haine, imprécations).

Fedora est donc un rôle taillé pour des sopranos du panthéon : les Renata Tebaldi, Magda Olivero, Mirella Freni. Au Met, le rôle est associé, sous Levine, à Renata Scotto. La filiation logique eût été Netrebko. Cela s’est avéré Yoncheva, et nous n’avons strictement rien manqué, bien au contraire.

Face à elle, Piotr Beczała abordait avec classe le rôle de Loris écrit pour Caruso, un pari avant son imminent Lohengrin sur la même scène. Les face-à-face et duos ardents entre les deux chanteurs ont été remarquables parce qu’à armes et qualités égales.

On complimentera l’ensemble de la distribution, avec Rosa Feola en comtesse Olga et le baryton Lucas Meachem dans le rôle du diplomate français De Siriex, mais aussi les rôles ponctuels à l’acte I, qui compromettent beaucoup quand ils sont moyennement tenus (parfaits Jeongcheol Cha en Cyril ou Laura Krumm en Dimitri).

Pertinence

 

Fedora, nouvelle production confiée à David McVicar, se distingue par le goût de ce dernier et de son équipe, Charles Edwards pour les décors et Brigitte Reiffenstuel pour les luxueux costumes. Particulièrement efficace, le mur du salon de Saint-Pétersbourg au premier acte qui, par l’éclairage d’Adam Silverman, devient transparent et permet de voir le lit de la chambre attenante où succombe Vladimir.

L’excellent chef Marco Armiliato a bien expliqué en quelques mots à la pause la singularité des couleurs orchestrales de Giordano qui se fondent selon les actes aux décors de la Russie, de la France et de la Suisse.

Reste à voir, autre question d’« irremplaçabilité », la pertinence, aujourd’hui, de ce type d’ouvrages d’« entertainment lyrique » d’il y a cent ans. Ils ont cimenté un amour de l’art du chant très « opéra de papa » (Scotto, Tebaldi, Freni, justement). Mais la renaissance de l’opéra, étant donné la vitesse à laquelle elle s’opère, va possiblement amener un clivage du public avec une partie de nostalgiques et une part de plus en plus majoritaire qui voudra, à travers cette forme d’art, vivre autre chose.

Au cinéma, Spider-Man et Star Wars ont bien supplanté Maciste ou Sissi l’impératrice, ce qui n’empêche aucunement les chefs-d’oeuvre du cinéma de perdurer. À l’opéra ne se « trimballe »-t-on pas des oeuvres par convention plus que par nécessité ? Bref un resserrement de la liste des chefs-d’oeuvre nécessaires de l’Histoire de l’opéra est peut-être à prévoir pour laisser place au renouveau.

Fedora

Opera en 3 actes d’Umberto Giordano d’après une pièce de Victorien Sardou. Avec Sonya Yoncheva, Piotr Beczala, Rosa Feola,Lucas Meachem. Direction : Marco Armiliato. Nouvelle production : David McVicar. Metropolitan Opera Live in HD samedi 14 janvier 2023. Rediffusions le 4 février.

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