La musique instrumentale plus populaire que jamais au Québec

La musique instrumentale connaît ses heures de gloire au Québec, popularisée par des artistes qui cumulent des millions d’écoutes en ligne et décrochent de prestigieux prix ici comme à l’étranger. Comment expliquer l’engouement pour cette musique autrefois jugée trop abstraite et peu accessible au grand public ? Tour d’horizon.

« Est-ce que je m’attendais à ce que les gens réagissent aussi massivement à mon album ? Absolument pas. On pensait en vendre 2000 ou 3000, et on aurait été heureux. Mais on est rendus à plus de 140 000 [au Canada] », confie Alexandra Stréliski, encore abasourdie devant le succès d’Inscape, lancé en 2018.

Lorsque Le Devoir l’a rencontrée, il y a quelques mois, la pianiste et compositrice travaillait dans son studio à son prochain disque, Néo-Romance, dont la sortie est prévue le 31 mars. Absorbée dans cette étape créative de son travail, elle ne ressentait pas encore le stress qui la gagne au moment de diffuser ses oeuvres publiquement. « Il y a toujours une certaine fébrilité. Est-ce que ça va autant marcher, est-ce que le public va encore embarquer ? »

Documentaire

De Montréal à Saint-Pacôme en passant par Sherbrooke et Joliette, Le Devoir a suivi pendant plusieurs semaines les compositeurs Alexandra Stréliski, Jean-Michel Blais, Flore Laurentienne et Simon Leoza pour lever le voile sur leur processus créatif. C’est à découvrir dans le tout premier documentaire du Devoir.

Et découvrez en balado les coulisses du documentaire : 

Sa popularité n’est pourtant plus à prouver. La jeune femme cumule plus de 300 millions d’écoutes en continu à travers le monde. En 2020, elle a reçu un prix Juno de l’album de l’année et a décroché le Félix de l’interprète féminine de l’année, ce qui est plutôt inédit pour une artiste qui ne chante pas. En 2019, elle avait aussi reçu trois Félix : révélation, compositrice et album instrumental de l’année.

« Il y a vraiment un engouement pour la musique instrumentale depuis quelques années au Québec. Elle a toujours été présente, mais c’est devenu un phénomène plus populaire que jamais », remarque Danick Trottier, professeur et directeur du Département de musique de l’UQAM.

Aux côtés d’Alexandra Stréliski, d’autres artistes comme Jean-Michel Blais, Martin Lizotte, Flore Laurentienne ou encore Simon Leoza ont réussi à donner un second souffle à la musique classique moderne en la rendant plus accessible au grand public. Preuve en est : ils multiplient les albums à succès, récoltent des millions d’écoutes sur les plateformes de musique en continu à travers le monde et enchaînent les concerts. Ils sont aussi plusieurs à décrocher des prix prestigieux et à faire parler d’eux dans les médias.

Danick Trottier explique ce regain de popularité en partie par l’importance de la « musique à l’image » dans nos vies. « On est plus que jamais entourés de musique qui accompagne les films, les séries, les publicités, indique-t-il. Les gens sont désormais attirés autant par le visuel que le sonore. Ils retiennent le nom des compositeurs et vont acheter leurs albums, les écouter en ligne, les voir en concert. »

Alexandra Stréliski le reconnaît. Sa carrière a décollé lorsque le cinéaste Jean-Marc Vallée a utilisé des pièces de son premier album dans son film Dallas Buyers Club et a fait jouer sa musique pendant la cérémonie des Oscar de 2014.

« Pianoscope, je l’avais lancé en 2010 sur Bandcamp, en autopromotion. C’est ma mère qui envoyait les CD, et elle s’est mise d’un coup à en envoyer en Chine, à Istanbul, etc. Il se passait quelque chose », se remémore-t-elle.

De son côté, Jean-Michel Blais était déjà sur une belle lancée quand le cinéaste Xavier Dolan lui a demandé de composer la trame sonore de son film Matthias et Maxime en 2019. Cette collaboration a quand même été un coup de pouce dans sa carrière et lui a notamment permis de décrocher le Prix d’honneur de Cannes Soundtrack.

Le pouvoir des plateformes d’écoute

Celui qui s’est vu remettre le Félix du meilleur album instrumental de l’année en 2022 estime toutefois que ce sont surtout les plateformes d’écoute de musique en continu qui ont contribué à populariser la musique instrumentale. « Quand tu es un auteur-compositeur-interprète francophone et que tu as 100 000 écoutes sur Spotify, c’est beaucoup. Mais quelqu’un du néoclassique, sa pièce se retrouve sur des tonnes de playlists, et tu es rendu rapidement à 15 millions d’écoutes sans rien faire pour ça. C’est injuste à la limite. »

Alexandra Stréliski partage son opinion. « Les gens consomment beaucoup de musique instrumentale dans leur quotidien à travers des playlists pour étudier, pour travailler, pour faire du yoga, pour leurs balades en voiture ou à vélo. Ça joue pour beaucoup, ça nous fait connaître partout dans le monde, ça fait grimper les statistiques et ça attire les maisons de disques. »

Un grand avenir

Le professeur Danick Trottier croit que l’attrait pour ce renouveau classique va se poursuivre encore plusieurs années. Une nouvelle maison de disques, POPOP, consacrée à la musique instrumentale, a justement été lancée en novembre 2021. Par ailleurs, de plus en plus d’artistes-interprètes se lancent dans des projets instrumentaux, comme Coeur de pirate, Daniel Bélanger ou encore Ingrid St-Pierre, tout récemment.

« Les gens réalisent le rôle social de la musique instrumentale. Ça les apaise et ça réveille toute une palette d’émotions qu’on avait peut-être perdue », souligne Alexandra Stréliski. Ses fans lui écrivent souvent, dit-elle, pour lui signifier que sa musique les accompagne quand ils sont anxieux ou dans des périodes difficiles de leur vie. « Quand je pense qu’au début, j’avais peur de monter sur scène, j’avais peur de l’intensité émotive que ma vie allait être si je faisais ça de mon métier. […] Aujourd’hui, recevoir ces commentaires, voir 2000 personnes m’applaudir en concert, c’est magnifique. Ce sont des souvenirs qui vont m’accompagner sur mon lit de mort », confie-t-elle.



À voir en vidéo