Les leçons concrètes du concert virtuel

Le musicien Jay Scott lors de son concert virtuel à L’ANTI Bar et Spectacle, le 4 février 2021
Photo: Karl-Emmanuel Picard District 7 Production Le musicien Jay Scott lors de son concert virtuel à L’ANTI Bar et Spectacle, le 4 février 2021

Adieu, mesures sanitaires restreignant l’accès aux scènes et aux salles de concert. Finies, les jauges limitant le nombre de spectateurs admissibles, et avec elles l’épisode des concerts virtuels ayant gardé sous respirateur artificiel le milieu du spectacle musical. Un an après le retour des salles au maximum de leur capacité, que reste-t-il du virtuel de nos performances scéniques ? De l’expérience acquise par les professionnels de la musique, quelques projets à venir, et la réalisation que les règles dont s’est doté le milieu ne favorisent pas (encore) l’implantation d’un modèle viable de concert virtuel.

Il y a deux ans, la salle L’ANTI, à Québec, avait été l’une des premières à réagir à la crise sanitaire en jouant son va-tout sur la captation et la diffusion en direct de concerts musicaux. Plus de 200 concerts virtuels ont été organisés dans la petite salle du quartier Saint-Roch, jusqu’à ce que le public puisse enfin revenir à la rencontre des artistes, dans des salles bondées.

« Je m’ennuie de ces concerts virtuels, reconnaît aujourd’hui Karl-Emmanuel Picard, fondateur de District 7 Production et copropriétaire de L’ANTI bar et spectacles. Ça m’a marqué beaucoup, ainsi que mon équipe. Ce que j’aimais, c’était la proximité qu’on avait avec les artistes : lorsqu’on faisait des concerts comme ça, ils arrivaient tôt dans la journée, on passait la journée ensemble à préparer le concert, on prenait le temps de se connaître et de discuter. Le retour du public en salle fut une bonne chose, mais j’ai perdu ce contact. »

La demande des producteurs et des artistes pour l’organisation à L’ANTI de concerts virtuels ou hybrides a drastiquement chuté depuis le printemps dernier, reconnaît Picard, qui, en plein coeur de l’aventure virtuelle, imaginait que le modèle d’affaires pourrait survivre à la pandémie. « Je pense que ça peut durer, mais avec le spectacle qui a repris à plein régime, je n’ai plus le temps de penser à monter des concerts virtuels », hormis celui du groupe punk-hardcore de Québec MUTE le mois dernier. Diffusé sur le Web au bénéfice des admirateurs de l’extérieur du pays, il a généré des ventes de 250 billets virtuels : « J’ai lu les commentaires des fans à travers le monde, qui applaudissaient la qualité, sonore et visuelle, de la diffusion, note Picard. Ça me permet de croire que ça vaut la peine d’en refaire. »

Retour à la normale

À Montréal, la salle Le Ministère fut aussi une des premières à mettre à profit ses équipements de captation audiovisuelle et de diffusion, dont elle s’était dotée à son ouverture, en 2017. Le 18 janvier, elle présentera, en formule hybride (en webdiffusion et devant public), le concert de lancement de l’album Échos d’une vie distante. Vol. 1 et vol. 2, de Luis Clavis.

Après avoir été abondamment sollicitée, notamment par l’ADISQ, durant la pandémie, l’équipe technique du Ministère n’a réalisé qu’une vingtaine de captations depuis octobre dernier. « J’envisage l’activité de captation des prochains mois comme je l’envisageais avant la pandémie, dit avec lucidité Louis-Armand Bombardier, président de la boîte de développement culturel L-Abe et propriétaire du Ministère. Notre but en ouvrant cette salle était aussi d’en faire un outil de travail pour roder nos artistes en concert, voir ce qui fonctionne mieux dans leurs performances, tout en se dotant d’équipement permettant d’offrir la captation de spectacles. »

Avec l’aide financière de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) accordée durant la pandémie, l’équipe du Ministère a pu améliorer ses installations, former ses équipes pour la captation et la diffusion de spectacles et développer une expertise à titre de producteur de contenu audiovisuel de qualité, tous des points à inscrire dans la colonne des acquis. Durant les deux années pandémiques (2020-2021, 2021-2022), la SODEC a accordé près de 9,2 millions de dollars d’aide financière aux différents lieux et entreprises de diffusion pour la réalisation de projets de captation et de concerts virtuels dans le cadre du Programme d’aide aux initiatives innovantes – Relance culturelle, un volet temporaire arrivé à échéance le 31 mars dernier.

Débouchés

L’éditeur musical Guillaume Lombard, fondateur d’Ad Litteram et, depuis mars 2020, propriétaire de la maison de disques ATMA Classique, avait créé la plateforme de webdiffusion Livetoune en 2012. Pendant la pandémie, la plateforme a gagné en popularité, réalisant plus de 300 captations.

« On a multiplié notre chiffre d’affaires par quatre — ça fait beaucoup, mais c’est sûr qu’aujourd’hui, on est revenu à la normale, affirme Lombard. Par contre, durant la pandémie, on s’est fait connaître par des producteurs qui ne travaillaient pas avec nous auparavant », comme La Tribu, qui a approché Livetoune pour la diffusion du concert Cohabiter la terre, présenté en formule hybride en décembre dernier, en marge de la Conférence des Nations unies sur la biodiversité (COP15).

Tous les intervenants sollicités s’entendent pour dire que l’épisode des concerts virtuels a atteint son but premier : donner du travail au secteur du spectacle vivant lorsque les salles étaient fermées, faire en sorte que les artistes gardent contact avec leur public tout en tirant aussi des revenus. En prime, l’expertise acquise durant la pandémie a permis au milieu de produire des captations et des enregistrements de qualité supérieure. « Tout ce qui manque, maintenant, c’est l’engouement des spectateurs pour ce genre de productions, dit Louis-Armand Bombardier. Est-ce que les concerts virtuels sont intéressants pour le public ? »

Ça dépend du type de public visé, croit Xavier Auclair, directeur général de la rogrammation et du développement du Ministère, qui reconnaît l’existence d’un filon intéressant dans la captation de lancements d’album et de performances destinées aux professionnels de l’industrie de la musique (tourneurs, diffuseurs, directeurs d’étiquettes et de festivals) à l’international. « Mais est-ce un créneau qui permettrait à l’industrie de tirer des revenus importants ? Je ne pense pas. »

Je m’ennuie de ces concerts virtuels. [...] Ce que j’aimais, c’était la proximité qu’on avait avec les artistes : lorsqu’on faisait des concerts comme ça, ils arrivaient tôt dans la journée, on passait la journée ensemble.

L-Abe et Livetoune travaillent tout de même sur leurs plateformes de streaming pour tirer le maximum de toutes ces performances musicales enregistrées depuis le début de la pandémie et, surtout, rendre accessible au grand public ce formidable butin accumulé de concerts musicaux. L-Abe inaugurera en mars La boîte culturelle, qui proposera selon le modèle « pay per view » des spectacles à la pièce à petit prix. Livetoune a sa plateforme Le concert bleu, déjà opérationnelle, enrichie d’un catalogue qui plaira aux amateurs de musique classique, mais son inauguration devra attendre encore.

« Je retiens de l’expérience des concerts virtuels que la législation au Canada nous pose un problème d’exploitation, particulièrement en musique classique, en raison des ententes collectives prises avec l’Union des artistes et la Guilde des musiciens », qui ne tiennent pas compte du contexte financier propre aux captations de concert offertes à la carte sur le Web, regrette Guillaume Lombard, qui poursuit les discussions avec les deux associations pour en arriver à une solution.

« [Entre-temps,] on possède de très belles images, mais elles sont rangées dans des disques durs. C’est dommage, parce que ça n’empêche pas les Mezzo TV de ce monde de continuer à offrir du contenu d’artistes internationaux, puisqu’ils possèdent les droits à l’international. [Pendant la pandémie], on a créé un besoin chez des gens qui consomment de la musique classique, notamment chez le public en région, qui n’a pas accès à ces concerts-là, et on n’est pas là pour le servir », déplore M. Lombard.

 

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