Les mondes insolites de Ralph Vaughan Williams

Le compositeur britannique Ralph Vaughan Williams en 1957
Vaughan Williams Foundation Le compositeur britannique Ralph Vaughan Williams en 1957

L’année 2022 a été marquée par le 150e anniversaire de la naissance de Ralph Vaughan Williams. Ce compositeur anglais mort en 1958 est bien présent dans notre paysage musical, mais il reste largement méconnu et sous-évalué.

Les Britanniques ont-ils vraiment eu raison de faire d’Edward Elgar le porte-drapeau de leur musique ? Sans nier l’efficacité du Concerto pour violoncelle et des Variations Enigma ni la beauté des Sea Pictures, ceux qui craindraient a priori la pompe de la musique anglaise ont tout intérêt à s’intéresser davantage à un quatuor de créateurs formé de Benjamin Britten, de Malcolm Arnold, de William Walton et de Ralph Vaughan Williams.

Le but de ce tour d’horizon à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Vaughan Williams (1872-1958) est de donner des pistes et des clés pour apprivoiser l’univers de cet élève de Charles Stanford et d’Hubert Parry, qui étudia aussi avec Bruch à Berlin et avec Ravel à Paris.

Point de départ

Il y a dans la production de Ralph Vaughan Williams une oeuvre qui devrait faire partie du patrimoine de tout mélomane, au même titre que la 5e Symphonie de Beethoven ou les Quatre saisons de Vivaldi. Il s’agit de la Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis, une partition pour cordes. Dans ce répertoire, il s’agit, avec La nuit transfigurée de Schoenberg, de l’oeuvre la plus poignante et la plus incandescente du répertoire.

Composée en 1910, elle est écrite pour deux orchestres à cordes et quatuor. Le thème en est l’air du psaume Why Fumeth in Fight (1567) de Thomas Tallis. Vaughan Williams l’avait découvert, car il présidait à la première édition, en 1906, pour l’Église anglicane, de l’English Hymnal, un recueil de cantiques.

Ce qui est fascinant dans la Tallis Fantasia, d’une durée d’une quinzaine de minutes, c’est l’intensité et le maillage de cordes qui tissent une toile sonore comme une toile d’araignée, avec des effets de volume et de relief extraordinaires. Cette oeuvre a connu des interprétations légendaires très difficiles à égaler — John Barbirolli (EMI-Warner), Dimitri Mitropoulos (Sony) et Constantin Silvestri (EMI-Warner) —, mais elle compte nombre d’excellents interprètes.

Une autre oeuvre d’une quinzaine de minutes connaît un grand engouement populaire : The Lark Ascending (L’envol de l’alouette), pour violon et orchestre. On trouve parfois ces deux oeuvres de Vaughan William regroupées sur un CD qui peut s’avérer une excellente introduction à sa musique. Plusieurs de ces programmes sont recommandables et peuvent se trouver sur les plateformes d’écoute à la demande : Neville Marriner chez Decca, Bryden Thomson chez Chandos, Barry Wordsworth chez Argo et le plus récent CD d’Andrew Manze chez Onyx. Les grands classiques de Vaughan Williams qui s’y recoupent régulièrement sont The Lark Ascending, Fantasia on a Theme by Thomas Tallis, Fantasia on Greensleeves, Norfolk Rhapsody no1, Five Variants of « Dives and Lazarus » (avec harpe) et In the Fen Country. Que de la belle musique.

Avec tout cela, vous avez un portrait de Vaughan Williams dans l’art de la miniature et de la pastorale anglaise.

Vaughan Williams et la symphonie

Comme Beethoven, Vaughan Williams a composé neuf symphonies, mais quasiment « en sens inverse », puisqu’on commence par le plus grandiose pour aller vers quelque chose de très particulier et de plus intimiste.

On pourrait imaginer que la porte d’accès à Vaughan Williams est « A Sea Symphony », spectaculaire Symphonie no 1, composée en 1910 sur des poèmes de Walt Whitman. Fait rare, cette oeuvre grandiose au souffle puissant sera jouée le 20 mai prochain à la Maison symphonique sous la direction de Francis Choinière.

Mais le nectar de la production de Vaughan Williams se niche dans la 5e Symphonie, composée entre 1938 et 1943. Le compositeur l’a créée en juin 1943. Un disque présentant l’archive de cette création est paru il y a quelques jours chez Somm (référence Ariadne 5019). Quel message sonore se cache derrière le mouvement lent de cette 5e Symphonie, l’une des plus intenses créations que l’on puisse imaginer ? Le funeste destin de l’Europe ou la félicité d’un compositeur sexagénaire qui vient de rencontrer celle qui deviendra sa muse et seconde épouse, Ursula Wood ? Ce sont cette tristesse et cet optimisme mêlés, au moment où en Europe tout est en jeu, qui bouleversent.

Plus conflictuelle, la Sixième (1948), fut qualifiée de « symphonie de guerre ». Vaughan Williams récusa inlassablement toute intention programmatique, mais c’est une composition qui prend aux tripes.

Dans le corpus, il faut relever la fascinante étrangeté des Symphonies nos 7 et 9. La Septième, « Antartica », est clairement une oeuvre à programme, dans laquelle la grandeur glacée et désolée est traduite de manière fascinante. La qualité évocatrice et atmosphérique est sidérante, grâce aussi à l’ajout de certains instruments (vibraphone, célesta, xylophone et machine à vent). Dans la Neuvième (1956-1957), Vaughan Williams poursuit dans cette veine exploratoire sonore et harmonique, ces mondes insolites, avec trois saxophones et un flügelhorn.

De nombreuses intégrales des symphonies se font concurrence, avec trois nouvelles (Andrew Manze, Martyn Brabbins et Mark Elder) juste pour cette année commémorative. Les solides références sont André Previn (RCA) et Leonard Slatkin (RCA).

Musique chorale et raretés

On ne s’étonnera pas d’une propension à composer de la musique religieuse de la part de l’éditeur de l’English Hymnal. Thème d’actualité : Noël, avec la grande cantate Hodie, un peu pompeuse. On privilégiera donc le disque gravé en 2005 par Richard Hickox pour Chandos : Fantasia on Christmas Carols, On Christmas Night et The First Nowell.

Au sein de la production chorale, nous privilégions la cantate Dona Nobis Pacem pour soprano, baryton, choeur et orchestre sur des textes de la Bible et de Walt Whitman, sorte de réponse musicale (en 1936) à la montée des fascismes en Europe. C’est une oeuvre prémonitoire, pour conjurer le sort, qui s’inscrit dans une lignée pacifiste comprenant le War Requiem de Britten et A Child of our Time de Tippett. Andrew Litton etRobert Spano ont donné de grandes versions de Dona Nobis Pacem.

Le bijou inconnu, jadis paru sur étiquette Fidelio, se déniche sur les plateformes d’écoute à la demande si vous tapez « Vaughan Williams Quink ». Le programme de l’Ensemble vocal Quink regroupe de la musique chorale a cappella de Vaughan Williams et de Finzi et s’intitule désormais Songs and Elegies.

Autre incontournable, un ballet intitulé Job: A Masque for Dancing, nettement moins bien servi par le disque que les symphonies. Il y a pourtant de quoi briller dans les neuf scènes y compris « La danse de triomphe de Satan » ou dans les menuets, pavanes, gaillardes qui caractérisent les enfants de Job. Évitez la version Boult chez Everest, avec des coupures, pour privilégier celle de Boult chez EMI, et plus encore Lloyd-Jones chez Naxos ou Andrew Davis chez Chandos.

La puissance évocatrice de la Symphonie no 7, qui trouve sa source dans le film Scott of the Antartic, et l’éloquence de Job nous rappellent que Vaughan Williams fut aussi un« compositeur narrateur » parfaitement taillé pour le cinéma. C’est en 1940 qu’il put transposer à l’écran ses idéaux pacifistes de Dona Nobis Pacem en composant la partition de 49th Parallel, film de propagande du ministère de l’Information réalisé par Michael Powell sur un scénario d’Emeric Pressburger soulignant la cruauté du fascisme. Il rempila pour d’autres longs métrages du même acabit, tels Coastal Command (1942), The Flemish Farm (1943) et Stricken Peninsula (1945).

Après la guerre, il ne composera que six musiques de films. On peut aborder cette contribution avec le volume 1 de The Film Music of Vaughan Williams par Rumon Gamba chez Chandos, avec la partition de guerre la plus importante (49th Parallel) et le film The England of Elizabeth de 1955.

 

Il reste à mentionner les mélodies, la musique de chambre et les concertos. On peut citer le cycle pour ténor, piano et quatuor On Wenlock Edge (1909) composé après trois mois passés auprès de Ravel. Vaughan William qualifia On Wenlock Edge de « mauvaise attaque de fièvre française ». Mais le cycle s’est maintenu au répertoire, ce qui est plus difficile pour la superbe Serenade to Musicpour 16 voix, violon et orchestre.

Pour le reste, on accordera une oreille au Phantasy Quintet, au joli Concerto pour hautbois de 1944 et on notera l’intérêt porté par Vaughan Williams à l’alto. Ce dernier est parfaitement documenté par Lawrence Power et Martyn Brabbins, qui couplent chez Hyperion la Suite pour alto et petit orchestre et Flos campi pour alto, choeur muet et orchestre.

Trois suggestions pour découvrir Ralph Vaughan Williams

The Lark Ascending, Tallis Fantasia, etc. Manze. Onyx.

André Previn dirige les symphonies de Vaughan Williams. Coffret superéconomique RCA (contient les Symphonies nos 5, 1, 6 et 7, prioritaires).

Job : A Masque for Dancing. David Lloyd-Jones. Naxos.

Et s’il n’en fallait qu’un : The Lark Ascending, Tallis Fantasia & Symphonie no 5 par Neville Marriner. Decca « Virtuoso ».

En concert cette semaine

Les Tallis Scholars chantent des« hymnes à la Vierge » à la salle Bourgie, mardi à 19 h 30. Rafael Payare dirige son premier concert de Noël avec l’OSM, à la Maison symphonique, mercredi à 19 h 30 et jeudi à 14 h 30 et à 19 h 30.

Le Noël de Charlie Brown à la salle Bourgie aura une supplémentaire, mercredi à 18 h. Le spectacle de jeudi et les deux de vendredi sont complets.



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