Nouvelle ère et beau chantier

Le chef d’orchestre Rafael Payare
Antoine Saito Le chef d’orchestre Rafael Payare

Rafael Payare dirigeait mercredi sa première Symphonie fantastique de Berlioz avec l’OSM. Le concert, qui sera redonné samedi et dimanche, affichait aussi Barbara Hannigan qui, malgré la suggestive photo de cheffe d’orchestre dans la brochure de saison, s’en est tenue, pour l’instant, à un rôle de chanteuse. Malgré cette sympathique visite, c’est au final la symphonie que l’on retient de la soirée.

C’est le concert d’une nouvelle ère. Cela fait tant d’années que nous exprimons en vain dans ces colonnes notre attente de voir enfin un chef diriger à Montréal la version avec cornet solo du « Bal » de la Symphonie fantastique. Francis Choinière l’a fait le premier il y a quelques mois, mais ce qui s’est passé mercredi soir est important, car, désormais, le nouveau directeur musical de l’OSM en personne endosse cette version.

Joie ! Car ce choix nous paraît tellement évident. Dire que c’est « mieux » ou « plus beau » en raison des contrechants de trompette est affaire de goût. Par contre, l’option « tombe sous le sens ». Toute cette symphonie décrit la solitude de Berlioz par rapport au monde qui ne le comprend pas, par rapport à l’amour sans retour. Et avoir dans « Le bal » un instrument soliste qui a l’air de tournoyer à contrecourant est tellement parlant, au même titre que le Finale de la 4e Symphonie de Tchaïkovski oppose le solitaire à la farandole qui l’exclut.

Alors que ce 2e mouvement avait l’air « bricolé » avec Francis Choinière et son trompettiste, Rafael Payare et Paul Merkelo en ont livré l’une des plus belles restitutions, l’une des mieux équilibrées qu’il m’ait été donné d’entendre.

Le plus beau reste à venir

Pour le reste, la Symphonie fantastique avec Rafael Payare est déjà excellente et va devenir passionnante. Cela va être un beau chantier de son mandat et nous allons être très heureux de la retrouver régulièrement comme un thermomètre pour voir comment l’orchestre s’acclimate à lui.

Dans la dynamique des choses, on commence à décoder le tandem OSM-Payare. Il est visiblement impossible de tout changer d’un coup. Dans la Fantastique, il est illusoire de passer du « propre en ordre efficace », suivi de « l’analytique soupesé », à l’infernal débridé.

On constatera donc le nombre déjà conséquent de beaux changements : un 1er volet fluide et presque impatient, « Le bal » avec cornet, un 3e mouvement où la réponse de la bien aimée au cor anglais plaintif se fait à l’opposé de la salle en hauteur mais pas hors scène, un travail sur la sécheresse très dessinée de la percussion, y compris à la fin du 3e mouvement (réponse des enfers au même appel de cor anglais) où une tradition française privilégie un son plus étouffé avec des baguettes moins sèches (voir sur YouTube la vidéo de Myung-Whun Chung autour de 37’45).

Ce qui va évoluer dans le futur pour amener l’OSM encore davantage vers Payare c’est le sardonisme du 5e volet, nettement insuffisant. Il faudrait ici toute l’énergie que l’on ressentait dans la 2e Symphonie de Mahler au profit de sons caricaturaux et non pas, par exemple, des pizzicatos confortablement embourgeoisés de violoncelles, sous le thème du Dies Irae. C’est cela qui viendra dans le futur et sera irrésistible. C’est cela que nous avons entendu dans les deux grands concerts de notre vie, dirigées par Stéphane Denève avec le Symphonique de Londres et par Claus Peter Flor, où, assurément, dans les deux cas, nous étions aux enfers et en pleine folie.

En première partie nous avons eu un échantillon de « programme concept » de Barbara Hannigan, c’est-à-dire une succession Nono-Sibelius-Vivier sans pause et sans applaudissements venant interrompre l’impressionnant rituel. Impressionnant par la justesse innée de la chanteuse (raccord Nono Sibelius, au iota près, alors que Nono n’est que du funambulisme a cappella sans repères !) mais aussi sa manière, dans Vivier, d’épouser les volutes sonores orchestrales très bien contenues par le chef.

Pour Barbara Hannigan, tout cela, « c’est son truc ». On le savait. Ça a dû l’émouvoir de chanter Vivier (qu’elle défend si bien) chez lui. Nous, cela nous a fait du bien d’entendre Lonely Child avec une chanteuse dotée d’une ligne de chant et d’une vraie voix permettant des inflexions millimétrées.

Le tout faisait une vingtaine de minutes de prestation vocale. Il fallait passer par là pour avoir le droit de voir Madame Hannigan diriger la saison prochaine. On espère que ces petits processus d’amadouement vaudront le coup.

Barbara Hannigan et la Symphonie fantastique

Nono : Djamila Boupacha. Sibelius : Valse triste. Vivier : Lonely Child. Berlioz : Symphonie fantastique. Barbara Hannigan (soprano, Nono, Vivier), Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Maison symphonique. Le 7 décembre à 19h30. Les 10 et 11 décembre à 14h30.

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