La musique d’ici, graal à l’écran

Photo: TVA FILM Michel Côté dans «C.R.A.Z.Y.»

Les droits de certaines chansons québécoises sont plus difficiles à acquérir que ceux de vieux succès américains ou français. Devant des délais interminables et des tarifs exorbitants, les créateurs québécois préfèrent parfois se rabattre sur des titres étrangers, souvent en anglais, pour la trame musicale de leurs séries ou de leurs films.

« Ce serait injuste de montrer du doigt des réalisateurs quand il n’y a pas assez de chansons québécoises au cinéma ou à la télé. Tous les gens avec qui je travaille, il n’y a rien qu’ils aiment plus que de faire rayonner des artistes québécois lorsque le contexte s’y prête », assure le superviseur musical Joss Dumas, qui a négocié les droits d’auteur des bandes sonores de plusieurs productions québécoises des 15 dernières années.

C’est lui, entre autres, qui a renégocié les redevances pour C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, lorsque les licences sont venues à échéance, dix ans après la sortie du film. De 2015 à 2017, ce succès du cinéma québécois n’a pu être diffusé à la télévision ou sur les plateformes en ligne pour des questions de droits d’auteur. Shine on You Crazy Diamond, de Pink Floyd, fut compliqué à renégocier, mais Tout écartillé, de Robert Charlebois, n’a pas non plus été une partie de plaisir. Joss Dumas a mis deux ans avant d’en arriver à une entente avec les ayants droit.

« Ça a été plus compliqué pour Robert Charlebois que pour David Bowie et les Rolling Stones, qui font aussi partie de la bande sonore. Quand tu regardes ça avec le recul, tu vois bien que ce n’est pas logique, qu’il y a quelque chose qui ne va pas », dit Joss Dumas, en précisant que ce n’était en rien la faute de Robert Charlebois, qui était au contraire flatté de libérer ses droits pour un chef-d’oeuvre comme C.R.A.Z.Y.

Plan B nécessaire

 

Le cas de C.R.A.Z.Y. n’est pas unique. La semaine dernière, sur les ondes de QUB radio, Xavier Dolan s’est insurgé contre le fait que ce soit aussi difficile d’intégrer des chansons d’ici dans des oeuvres québécoises. Pour la série La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, il dit avoir dû renoncer à une dizaine de chansons québécoises. Sans la nommer, le cinéaste a pointé une maison de disques en particulier, « qui ne répond jamais à son osti de téléphone », « qui charge une fortune », « qui empêche le public québécois d’entendre les chansons de nos artistes à la télévision ou au cinéma », en plus de priver les artistes de redevances.

En entrevue au Devoir, celle qui a été la superviseuse musicale sur le dernier projet de Xavier Dolan, Lucie Bourgouin, a tempéré les propos du réalisateur. « Il ne faut pas que les gens pensent que c’est difficile de négocier pour des chansons québécoises. Ce n’est juste pas vrai. La plupart du temps, les négociations vont très bien », affirme-t-elle, en précisant que, en règle générale, les chansons québécoises demeurent bien moins chères que les chansons étrangères.

Si beaucoup de succès québécois sont en effet à la portée de tous, il n’en demeure pas moins qu’une partie de notre patrimoine musical semble échapper à nos créateurs. Le réalisateur Guillaume Lambert a tenté tant bien que mal d’obtenir les droits de la pièce Cherche de Ginette Reno pour la bande-annonce de son dernier film,Niagara. Mais après plusieurs mois d’attente, il s’est résigné à prendre la version de Claude François de la même chanson. A contrario, en deux temps trois mouvements, il a pu mettre la main sur le tube planétaire La Bomba de King Africa.

« Ça varie énormément d’une chanson à l’autre. Parfois, c’est très compliqué, d’autres fois, c’est très simple. C’est très insécurisant pour les créateurs, car, malheureusement, le temps s’effrite en postproduction et il faut faire des choix », se désole Guillaume Lambert.

Pas la faute des artistes

 

Rares sont les artistes québécois qui empêchent les créateurs d’ici d’utiliser leurs chansons. Au contraire, la plupart y voient une occasion de faire rayonner leur oeuvre en touchant de nouveaux revenus. C’est plutôt à l’étape des éditeurs musicaux que le processus s’empêtre le plus souvent.

Dans l’industrie de la musique, les éditeurs sont ceux qui ont pour tâche de promouvoir le catalogue de leurs artistes en proposant leurs vieux titres, par exemple, pour des publicités ou des films. Au Québec, l’un des principaux éditeurs se nomme Unidisc, qui a acquis un impressionnant catalogue composé essentiellement de vieux succès nostalgiques très prisés par les réalisateurs, notamment ceux de Martine St-Clair, de Mitsou, de France D’Amour, de Marie Carmen ou encore des BB.

J’ai dû appeler mon éditeur pour lui dire : “Come on!” C’est un film qui me parle beaucoup, il fallait que je sois dedans, c’était important pour moi. Mais pour l’éditeur, ce n’était pas important. Encore là, parce que sa grille tarifaire n’est pas adaptée au Québec.

 

Or, Unidisc, pourtant une entreprise montréalaise, a la réputation de donner du fil à retordre au milieu de l’audiovisuel au Québec. Selon ce que plusieurs sources ont confié au Devoir, les prix chez Unidisc seraient beaucoup plus élevés que chez les autres éditeurs et les négociations auraient l’habitude d’y traîner.

« Ils gèrent les droits au Canada de plusieurs artistes internationaux. Oui, c’est une compagnie de Montréal, mais c’est devenu un monstre avec son catalogue. Ils ont une grille de tarifs basée sur l’international, qui n’est pas adaptée à l’échelle québécoise », constate l’auteur-compositeur-interprète Stefie Shock, qui tient à préciser cependant qu’il entretient de bonnes relations avec son éditeur.

La moitié des droits de ses premiers albums appartiennent aujourd’hui à Unidisc, en vertu de son contrat à l’époque. C’est donc dire que, pour que l’une de ses pièces soit reprise dans un film ou une série, la compagnie doit donner son accord. Mais parfois, les négociations s’étirent…

Le réalisateur Francis Leclerc voulait utiliser la chanson Salut Chantal pour son nouveau film, Le plongeur, qui prendra l’affiche en février. Stefie Shock, qui a adoré le livre et qui admire le travail de Francis Leclerc, était ravi de céder ses droits, mais les discussions ont longtemps été bloquées au niveau d’Unidisc.

« J’ai dû appeler mon éditeur pour lui dire : “Come on!” C’est un film qui me parle beaucoup, il fallait que je sois dedans, c’était important pour moi. Mais pour l’éditeur, ce n’était pas important. Encore là, parce que sa grille tarifaire n’est pas adaptée au Québec », raconte Stefie Shock, qui a finalement réussi à convaincre Unidisc de vendre sa pièce Salut Chantal.

Unidisc n’était pas en mesure de répondre à nos questions mardi.

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