Fin de tournée délicate pour Arcade Fire au Centre Bell

Arcade Fire a terminé sa tournée WE samedi soir à Montréal sur une bonne note qui n’a toutefois pas réussi à étouffer le concert de casseroles que traînait son autocar depuis les révélations, publiées en août dernier par le site Pitchfork, à propos d’inconduites — et dans un cas d’agression — sexuelles visant le compositeur et chanteur Win Butler. On retiendra surtout de cette généreuse performance de plus de deux heures l’interprétation, au rappel, d’une chanson de Leonard Cohen qui, dans la bouche de Butler, sonnait comme une forme de repentir.

Juste avant le début du concert, le confrère Ian Mc Gillis du Montreal Gazette nous montre sur l’écran de son téléphone la liste des chansons que le groupe prévoyait offrir aux fans. « T’as vu la deuxième chanson au rappel ? », nous demande-t-il, le regard étonné. Oh oui : Bird on the Wire, immortelle de Cohen, tirée de son deuxième album Songs From a Room (1969). Tiens donc.

Arcade Fire ne l’avait jamais faite en concert celle-là. Le groupe a terminé son tour de chant avec Everything Now, la foule dansant avec les musiciens, ivres du groove disco diffusé dans l’aréna. Après la pause de courtoisie, les membres se sont regroupés sur la petite scène centrale, sous la boule miroir, pour nous enfoncer au rappel la pénible suite à rallonges End of the Empire, tirée de son dernier album WE, paru au printemps dernier.

Puis Bird on the Wire, qui va comme suit dans le refrain : « If I, if I have been unkind / I hope that you can just let it go by / If I, if I have been untrue / I hope you know it was never to you ». Et plus loin, dans le second couplet : « I have torn everyone who reached out for me / But I swear by this song / And by all that I have done wrong / I will make it all up to thee ».

Permettez que dans cette chanson soigneusement choisie on y entende quelque chose comme une admission publique de quelque chose qu’il affirmait par voie de communiqué publié en août dernier après les révélations des trois femmes et d’une personne non-binaire (une cinquième personne s’est récemment confiée à Pitchfork à propos de sa relation « toxique » avec le musicien). « Je n’ai jamais touché une femme contre sa volonté », s’était alors défendu Win Butler, qui ne fait pour l’instant l’objet d’aucune plainte devant les autorités. « Bien que ces relations aient toutes été consensuelles, je suis vraiment désolé pour tous ceux que j’ai blessés par mon comportement ».

La majorité des fans réunis au Centre Bell samedi soir étaient assurément au courant de l’affaire. Ces dernières semaines, plusieurs détenteurs de billets ont tenté de se faire rembourser, refusant de participer à la scène. À vue d’oeil, l’aréna était remplie aux deux tiers de sa capacité (le promoteur Evenko nous a communiqué un total de 10 500 spectateurs), du jamais vu pour un concert d’Arcade Fire dans sa ville natale. Les revendeurs n’ont certainement pas fait de profits : la veille, sur certains sites web, plusieurs billets dans les gradins étaient offerts à moins de 20 $, alors qu’on en demandait une cinquantaine pour des places au parterre, affichés à plus de 150 $ sur le site d’Evenko.

Autre signe du désaveu des fans, ce concert a mis du temps à lever, et pas seulement en raison d’un enchaînement laborieux en début de spectacle, pourtant lancé avec Neighborhood #1 (Tunnels) de Funeral (2004), la récente Age of Anxiety et Ready to Start (de The Suburbs, 2010). Rencontrés dans les gradins, Fanny et Martin avaient évidemment en tête les allégations à l’endroit de Win Butler en mettant les pieds dans l’enceinte : « On peut trouver plaisir dans la musique tout en regrettant les gestes de la personne qui l’a faite », raisonnait Fanny. Notre conversation durant l’entracte, qui a tourné autour du thème de la distanciation — à faire ou pas — entre l’oeuvre et son créateur avait d’ailleurs animé leurs discussions ces derniers jours.

Et entre les fans du groupe depuis le début de cette tournée à Dublin le 30 août dernier, trois jours après la publication du texte de Pitchfork. L’autrice-compositrice-interprète canadienne Feist, qui devait assurer la première partie durant le volet européen de la tournée, s’est désistée au deuxième jour. Beck était annoncé pour le volet nord-américain ; lui aussi a quitté le navire, remplacé au pied levé par l’orchestre haïtien Boukman Eksperyans dont fait partie le chanteur et guitariste Paul Beaubrun, qui avait déjà rejoint Arcade Fire l’été dernier.

Ce sera, après la chanson de Cohen, la deuxième chose que l’on retiendra de cette soirée : le révolutionnaire groupe de mizik rasin a brûlé les planches du Centre Bell en première partie. Une formation à sept musiciens — deux percussionnistes, un DJ, une danseuse et choriste, Paul à la guitare électrique, accompagné par ses parents Théodore et Mimerose. Le rythme rara à fond de train, la guitare enfonçant l’argument rock, l’énergie pour recharger la fierté créole jusque dans la prestation d’Arcade Fire qui a vu le clan Beaubrun remonter en brandissant le drapeau haïtien pendant Here Comes the Night Time (Reflektor, 2013) et Haïti (Funeral) en fin de concert. On comprend les fans de Beck d’être déçus, mais Boukman Eksperyans ne fut pas qu’une solution de rechange.

Et la performance d’Arcade Fire ? Pas si différente de celle offerte en juillet dernier à Osheaga — liste de chansons comparable, segment disco au milieu, scénographie déjà choisie avec l’arc du décor dessinant le contour de l’iris d’un oeil —, sinon pour l’ambiance. Six mois et un scandale ont sapé l’électricité dans l’air, du moins durant le premier tiers du concert, le répertoire du groupe ayant fini par gagner la foule. Même que hormis Butler arrivé sur scène avec l’intention d’y mettre toute la gomme, les autres musiciens paraissaient éteints, sans les énergiques effusions auquel le groupe nous avait habitués, et gagné au fil des années. Éreinté ? Fin de tournée, disions-nous, avec cette question qui trottait aussi dans la tête de Fanny et Martin : serait-ce la dernière fois que nous verrons Arcade Fire au Centre Bell ?

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