L’art d’apprivoiser Barbara Hannigan

En tant que chanteuse, Barbara Hannigan a laissé une marque très forte dans le répertoire contemporain. [...] En tant que cheffe, elle a acquis une réputation pour mêler voix et direction, répertoire ancien et nouveau.
Photo: Annelies Van Der Vegt En tant que chanteuse, Barbara Hannigan a laissé une marque très forte dans le répertoire contemporain. [...] En tant que cheffe, elle a acquis une réputation pour mêler voix et direction, répertoire ancien et nouveau.

Une photo sur deux tiers de page de Barbara Hannigan en train de diriger et un titre, « Barbara Hannigan et la Symphonie fantastique », dans la brochure de saison de l’OSM : il n’en fallait pas plus pour imaginer assister enfin aux débuts de la musicienne canadienne sur un podium à Montréal. Mais à y regarder de plus près, c’est Rafael Payare qui dirigera le concert et la Fantastique de Berlioz. Barbara Hannigan sera face au public dans ses habits de chanteuse pour interpréter Djamila Boupacha de Luigi Nono et Lonely Child de Claude Vivier.

Un peu comme les pianistes András Schiff ou Christian Zacharias, qui dirigent désormais leurs concerts, on n’imaginait même plus Barbara Hannigan aller quelque part pour « simplement chanter ». Ses débuts de cheffe à Montréal, on les attendait depuis des années, alors « Barbara Hannigan et la Symphonie fantastique », ça sonnait sacrément bien.

« Quand j’ai commencé à diriger, je n’allais que vers les orchestres que je connaissais déjà en tant que chanteuse. Je n’ai jamais été à l’OSM, Montréal m’a invitée et j’ai suggéré Lonely Child de Vivier. C’est une œuvre extraordinaire que je n’ai pas l’occasion de chanter si souvent, et je voulais rencontrer Rafael Payare et l’orchestre », dit la Néo-Écossaise de 51 ans.

Même si chanter avant de diriger n’est plus un prérequis, on comprend que, finalement, la première venue de la vedette canadienne à Montréal entre dans ce vieux schéma éprouvé, et on devine d’un côté comme de l’autre que Barbara Hannigan nous reviendra la saison prochaine, sur le podium cette fois.

Établir des partenariats

La rareté de celle qui fait le « buzz » dans le monde classique en Europe n’est pas montréalaise, mais continentale. « Le seul orchestre que j’ai visité jusqu’ici est Toronto. C’est là que j’ai fait mes études. » Les invitations pleuvent, mais, au fond, même chez nos voisins du Sud, Barbara Hannigan n’a dirigé que l’Orchestre de Cleveland. « Je vis en Europe depuis plus de 20 ans, j’y concentre ma carrière, ma maison est dans le Finistère et j’ai la position privilégiée de pouvoir aller en Amérique du Nord quand je veux pour les choses que je veux faire. Marianne Perron [administratrice artistique de l’OSM] est venue vers moi en disant : “Nous voulons commencer à construire une relation avec vous, comment pouvons-nous débuter ?” Voilà, nous débutons… »

En tant que chanteuse, Barbara Hannigan a laissé une marque très forte dans le répertoire contemporain. Ses diverses vidéos de Mysteries of the Macabre de Ligeti ont fait le tour du monde. Son nom est indissociable de Written on Skin de George Benjamin, l’un des grands opéras du XXIe siècle. En tant que cheffe, elle a acquis une réputation pour mêler voix et direction, répertoire ancien et nouveau. « Je fais du sur-mesure où je veux. Je choisis toujours le programme. Cela n’arrive jamais d’avoir un orchestre qui m’invite en me disant : “Nous voudrions que vous dirigiez la 5e Symphonie de Bruckner”. »

La carrière de cheffe invitée itinérante n’intéresse pas vraiment Barbara Hannigan. « Ma manière de travailler est d’établir des partenariats et de revenir vers des orchestres que je connais. Je suis cheffe associée à l’Orchestre symphonique de Londres, avec trois semaines par saison. J’ai trois semaines avec l’Orchestre symphonique de Göteborg, en Suède, en tant que principale cheffe invitée, et trois semaines avec le Philharmonique de Radio-France en tant que première artiste invitée. Et il y a des orchestres comme le Philharmonique de Munich, l’Orchestre de la Radio danoise ou l’Orchestre de Santa Cecilia de Rome que je visite chaque année », nous dit la musicienne en quête de « relations stables ». Ce faisant, il est rare de la voir ajouter une institution à sa panoplie existante.

Programmation soignée

Au moment de l’entrevue, Barbara Hannigan dirigeait pour la première fois l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam. Le programme est très typique de sa démarche : « Mutation from Bach pour cuivres de Samuel Barber, Concerto à la mémoire d’un ange de Berg, lui aussi lié à un choral de Bach et, après la pause, Métamorphoses de Strauss et Lonely Child de Claude Vivier. Le fil conducteur est la perte, la solitude, la découverte de soi. Voilà comment je conçois les programmes. »

Auprès des institutions où elle est invitée à diriger plusieurs programmes annuellement, Barbara Hannigan ne cherche pas de thématique. « Il n’y a pas besoin que les trois programmes se connectent entre eux, mais un programme, individuellement, doit être un monde en soi. Par exemple, à Radio France, après une improvisation à l’orgue de Thomas Lacôte, nous avons enchaîné, attacca, Lonely Child puis joué la Symphonie no 26 de Haydn et Oiseaux exotiques de Messiaen. Pour moi, c’est le programme parfait. »

Barbara Hannigan ne pense pas qu’après la pandémie, le public, en quête de davantage de distractions, soit effrayé par les programmes exigeants. Sa disponibilité est pleine et entière pour tant d’intellectualisme. « Oh oui, même plus qu’avant, car la pandémie nous a forcés à explorer un nouveau répertoire. Les institutions me contactaient constamment pendant la pandémie, car elles savaient que je connaissais tout ce répertoire qui sortait des sentiers battus. Le public, qui a perdu le sens de la régularité, achète au dernier moment. À mon avis, il est devenu plus curieux. »

Lors d’une grande entrevue donnée au magazine Diapason en octobre, Barbara Hannigan avouait s’être plongée dans Mahler lors de la pandémie. « Durant le confinement, ma passion pour Mahler a tourné à l’obsession : je me suis replongée dans les partitions, mais aussi les lettres, les écrits philosophiques qui ont pu l’influencer. Ceux de Nietzsche, bien entendu, mais aussi de Schopenhauer », disait-elle alors.

En pratique, Barbara Hannigan a dirigé la Quatrième symphonie de Mahler avec trois orchestres. « Je l’ai prise de tous les angles, philosophique, musical, socio-économique, historique, programmatique.  » Mais, en pratique, « avec chaque orchestre, c’est différent, car chacun a son autonomie et son propre niveau de prise de risques. Les orchestres savent que lorsque je viens, ils vont être en dehors de leur zone de confort. »

Les cases à cocher

Barbara Hannigan se voit au travail comme « une bibitte très collaborative ». « J’offre, je sais ce que je veux, mais je ne pousse pas, je ne force pas. » Elle jauge. Dans une œuvre de répertoire, « je n’ai pas une idée fixe sur un tempo ou une manière. Car l’orchestre, la salle, la relation de l’orchestre, la partition change chaque fois. Quand j’arrive avec Claude Vivier, il n’y a rien dans leur système de valeurs qui les pousse à dire : “Nous avons toujours joué Lonely Child de telle manière.” » Il en va ainsi avec le Concertgebouw dans les Métamorphoses de Strauss. « Il y a des choses dans leur système. Je dois les sentir. » À la musicienne de voir in fine si le groupe va s’en tenir à cette manière ou s’en détacher.

Sa 4e Symphonie de Mahler, Barbara Hannigan la chante elle-même. N’est-elle pas trop essoufflée ? « Je ne suis pas vidée physiquement, mais émotionnellement, par le 3e mouvement. Se tourner après le 3e mouvement, qui me brise le cœur, et chanter le dernier, c’est quelque chose. C’est très étrange. Vous faites la musique avec tous et puis vous vous tournez et vous chantez. Et je ne dirige pas : je prépare tout en répétition à un niveau tel que je ne dirige pas. Mais ça aussi, c’est beau, car philosophiquement, ce “nous” qui prend tout en charge en se faisant confiance, c’est une affirmation. »

L’entrevue précitée avec Diapason prenait fin sur les incontournables questions de représentativité, de diversité et d’inclusion, nouveau Graal de la programmation et de la rectitude artistique. La réponse de Barbara Hannigan attire l’attention, puisqu’elle se réfère à une phrase du président islandais, Gudni Johannesson : « Oh oui, le président. Il a dit : “Be careful ! You may box yourself in by trying to please all the requirements.” La bonne chose avec moi, comme je suis une femme et que je sors des sentiers battus, est qu’ils ont déjà leur(s) case(s) à cocher avec moi. On ne me demande jamais d’en cocher d’autres », s’amuse Barbara Hannigan lorsqu’on la questionne sur ce qu’elle répond quand on lui réclame de programmer des compositrices. 

« Je n’ai pas envie de défendre l’œuvre de quelqu’un. Je suis intéressée par des partitions comme l’Andante pour cordes de Ruth Crawford Seeger. Par ailleurs, je ne pense jamais à travers le prisme du genre ou de n’importe quelle labellisation. Je détesterais être vue à travers mon genre, je veux être un musicien. Sur mon passeport, il n’y a pas marqué « female musician », mais « musician ».

En concert cette semaine

Le Quatuor Calidore explore le thème de la chasse chez Mozart et Widmann à la salle Pollack, dimanche à 15 h 30.

I Musici et André Robitaille proposent et présentent des oeuvres de Chostakovitch, Torres et Ichmouratov à la salle Pierre-Mercure, jeudi à 14 h et à 19 h 30.

Les Violons du Roy, La Chapelle de Québec et Bernard Labadie interprètent des cantates de Bach à Québec mercredi et jeudi à 19 h 30, et à Montréal vendredi à 19 h 30.

Barbara Hannigan à l’OSM

Nono : Djamila Boupacha. Sibelius : Valse triste. Vivier : Lonely Child. Berlioz : Symphonie fantastique. Barbara Hannigan (soprano, Nono, Vivier), Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Maison symphonique, le 7 décembre à 19 h 30, et les 10 et 11 décembre, 14 h 30.



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