La magie de Jean-Baptiste Fonlupt

Jean-Baptiste Fonlupt
Photo: Béatrice Cruveiller Jean-Baptiste Fonlupt

À quelques reprises par décennie émerge, ici ou là, un artiste dont on ignorait tout et qui s’impose en quelques notes comme un acteur désormais essentiel de notre univers musical. C’est arrivé avec le pianiste Christian Blackshaw ou le ténor Benjamin Bernheim. Un choc identique vient de nous être réservé par un pianiste français de 46 ans, Jean-Baptiste Fonlupt.

Un disque de la superbe étiquette La Dolce Volta. De loin, la couverture ne manque pas d’audace. Hommage à Serge Gainsbourg ? Un artiste en train de griller une cigarette ? Sacrilège : cachez cette volute que l’on ne saurait voir ! Notre regard s’approche alors de l’image, et ce sont des orchidées blanches que l’on voit s’échapper de la main de Jean-Baptiste Fonlupt.

L’illusion est parfaite ; l’image, vertigineuse. Voir, en regardant de près, ce qu’on ne pensait découvrir et, pour celui qui crée l’image, ouvrir des univers poétiques inattendus. Tout cela est une parfaite métaphore de ce qui se passe dans ce disque, où le moindre recoin de phrase, la moindre transition ou résonance peut devenir source d’éblouissement.

Orchestre et chant

 

Jean-Baptiste Fonlupt est un narrateur qui crée des atmosphères. Et tout est dans la partition… Mais son esprit est visionnaire et, miracle, les doigts parviennent à recréer ces visions dans ce programme enregistré de musiques inspirées par le ballet : Trois mouvements de Petrouchka de Stravinski, La valse et Valses nobles et sentimentales de Ravel et 10 pièces de Roméo et Juliette de Prokofiev.

Le Devoir a voulu savoir qui était ce pianiste inconnu et ce qui le motive. « J’essaie de penser le piano comme un instrument de couleurs et d’évacuer tous les effets, tous les tics, qui ressemblent à du pianisme », nous dit Jean-Baptiste Fonlupt.

« Pour ce disque, je me suis beaucoup inspiré des versions orchestrales et j’ai travaillé avec les partitions orchestrales, parce que, lorsqu’on a 80 musiciens, on ne fait pas n’importe quoi en ce qui concerne le rubato, la respiration, les changements de tempos, sinon les gens ne jouent pas ensemble. »

« Dans ma façon de jouer, mes deux inspirations sont l’orchestre et le chant », poursuit le pianiste. « Chopin disait à ses élèves : “Si vous voulez jouer ma musique, il faut que vous puissiez la chanter”. La mélodie, je la travaille en la chantant ou en imaginant un instrument à vent. Si je pense à un instrument à cordes, j’imagine la difficulté de certains intervalles, les besoins de changements de coups d’archet. Je cherche à faire sentir quelque chose de très organique au niveau du chant, de la respiration », synthétise l’artiste qui recherche une sorte de « jouer ensemble » orchestral à lui tout seul.

« À part Chopin [malgré quelques mélodies et une sonate pour violoncelle], tous les compositeurs ont écrit pour d’autres instruments que le piano. Ils ont donc une vision de la musique qui dépasse le piano. Le travail du pianiste est donc de dépasser le piano et d’imaginer l’oeuvre, même chez Chopin, comme si elle était chantée ou orchestrée », résume Jean-Baptiste Fonlupt.

De Paris à Moscou

L’artiste, qui ne veut, ou n’ose, s’identifier à aucun pianiste, a été l’élève de Bruno Rigutto à Paris, Yonty Solomon au Royal College de Londres, Michael Endres à Berlin et Elisso Virssaladze à Moscou. « Dans un temps très condensé, ce sont beaucoup de cours très différents, et je me suis dit que dans tout cela, je devais trouver ma voie. » Dans sa formation, Jean-Baptiste Fonlupt considère aussi ses longues écoutes musicales, non seulement de musique de piano, mais de symphonies de Mahler, d’opéras de Mozart, Wagner et Strauss et de mélodies.

Malgré son attention au chant, Fonlupt n’a jamais songé à devenir pianiste collaborateur. « Je n’ai pas souhaité le faire comme carrière. Je n’ai peut-être pas rencontré la bonne personne… », dit-il. Il se concentre plutôt sur la musique pour piano seul, avec un « répertoire du moment ». « La question du coeur de répertoire est très difficile. Il est vrai que j’ai beaucoup fouillé le répertoire romantique. Mais tout faire chez Schumann, Chopin, Liszt et Brahms prend beaucoup de temps. Mon coeur penche pour le répertoire romantique, mais je suis triste quand je ne peux pas jouer Bach et Haydn, avec qui j’ai une affinité particulière. »

Jean-Baptiste Fonlupt avoue donc rêver d’enregistrer des sonates de Haydn. On espère que ce disque scellera une collaboration durable avec La Dolce Volta, dont l’éthique sonore et la qualité du produit rencontrent enfin l’art de ce grand pianiste. Car Jean-Baptiste Fonlupt n’en est pas ici à son premier enregistrement. Les autres, on ne les avait pas vus, réalisés par des maisons de disque inconnues au bataillon, certains enregistrés en public. Notre joie de le découvrir en écoute à la demande dans la Fantaisie de Schumann et la Sonate de Liszt s’est éteinte au bout de quelques notes à entendre l’affreuse casserole qu’il y touche.

Le caviar ne se sert pas dans des assiettes en carton avec des cuillères en plastique. À 46 ans Jean-Baptiste Fonlupt a enfin eu l’écrin qu’il méritait. Espérons que cela propulsera une carrière qui justifie notre attention et plus haute estime.

Jean-Baptiste Fonlupt

★★★★★

Stravinski, Ravel, Prokofiev : Ballets. La Dolce Volta LDV 104.

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