Stromae fait du Centre Bell son théâtre futuriste

Stromae lors de sa performance au Centre Bell le vendredi 25 novembre 2022
Marie-France Coallier Le Devoir Stromae lors de sa performance au Centre Bell le vendredi 25 novembre 2022

Sept ans après son dernier Centre Bell, Stromae y retournait hier offrir le premier des cinq concerts au Québec à son calendrier. Expérience renouvelée que cette tournée Multitude, complètement différente de celle de Racine carrée en 2015 : le Belge joue cette fois la carte de la nuance, se mettant au diapason des chansons aigres-douces bariolées de rythmes africains et afro-latins de son récent album, et place son répertoire dans une scénographie raffinée et calculée jusque dans le choix des uniformes – que tous portaient, des quatre musiciens accompagnateurs aux sonorisateurs et techniciens-éclairagistes plantés derrière leurs consoles, au fond du parterre.

À 21h tapantes, dans un Centre Bell rempli jusqu’au plafond de fans, l’écran s’illuminait pour présenter un petit film d’animation. Stromae, imaginé à la manière de Pixar, dans un labo à concevoir sa prochaine tournée, entouré de ses robots qui interagissent avec lui comme le faisaient ceux de Tony Stark dans les films d’Iron Man, c’est-à-dire comme s’ils avaient une personnalité à eux.

L’idée est toute simple, mais elle change notre perception du spectacle devant nos yeux. L’élément principal du décor est un vaste écran lumineux — ou, plutôt, dix écrans attachés à autant de ces bras robotisés, qui font mouvoir les images dans l’espace, et donc nous laissent parfois voir l’envers du décor, un effet particulièrement réussi durant la poignante Quand c’est ?. Sauf qu’après le petit film d’ouverture, ces robots ne sont plus simplement des accessoires de scène, mais bien des personnages jouant un rôle dans le théâtre de Stromae, qui poussera le jeu entre le naturel et l’artificiel jusqu’à appeler un chien-robot sur scène pour qu’il vienne lui porter la veste qu’il enfilera avant de chanter Papaoutai.

Ce contraste entre l’électronique et l’acoustique, entre tradition et science-fiction, constitue d’ailleurs l’axe autour duquel tourne l’album Multitude, assemblages de références musicales folk (africaines, latines, est-européennes, asiatiques) et de rythmes électroniques modernes. Lors de la tournée Racine carrée, Stromae offrait une performance presque athlétique, poussant sa voix et sa gestuelle au maximum pour mater les musiques dance électroniques énergiques ; les chansons de Multitude se prêtant à une interprétation plus nuancée, Stromae paraissant presque flegmatique sur scène, surtout pendant les passages moins rythmés.

Rien à envier à New York

Il a lancé la soirée avec un trio rythmiquement relevé, Invaincu et Fils de joie, avant de revisiter Tous les mêmes (de l’album Racine carrée, 2013), chaudement applaudie, celle-là. « Quel accueil ! À New York, franchement, ils ne faisaient pas autant de bruit », s’est réjoui Stromae, qui a deux fois rempli le Madison Square Garden, un exploit pour un musicien francophone.

Jusque-là, sans surprise, les interprétations de ces premières chansons semblant identiques à celles gravées sur disque. Devant le bataillon de robots-écrans, ses quatre musiciens devant ce qui semblait des consoles, alignés bien droit de la cour au jardin, comme Kraftwerk se présentait sur scène. Le ton est soudainement devenu plus doux avec la rumba Mon amour ; trois des quatre musiciens, qu’on croyait occupés à jouer les synthés, se sont alors emparés de guitares, le dernier demeurant assis derrière son petit comptoir, tenant le rythme sur une batterie électronique.

Pendant La solassitude, on a vu flotter deux drapeaux belges au parterre. Au milieu du spectacle, autre fameux artifice scénographique : offrant le doublé Mauvaise journée et Bonne journée, un fauteuil fut placé au milieu de la scène, dans lequel s’est écrasé Stromae. En se levant péniblement pour s’avancer vers le parterre, celui-ci l’a suivi, lançant une chorégraphie entre le chanteur et son fauteuil – quelle belle scène !

La deuxième moitié du spectacle s’est avérée plus tonique, à commencer par cette époustouflante version de Papaoutai, d’abord très fidèle à l’originale, puis intégrant des percussions africaines. En revanche, Ta fête, autre succès de Racine carrée, était nettement plus techno et tribale, soulignant encore mieux le caractère sombre du texte. Lorsqu’il revisitait ses anciens succès, Stromae et ses accompagnateurs parvenaient à leur injecter les sonorités de Multitude, sans les dénaturer.

Alors, oui, on a dansé (il l’a réservée pour le rappel, celle-là), mais pas tout le temps. La plupart du temps d’ailleurs, bercés par des rythmes coulants, on l’observait, Stromae, jouer la comédie autant que chanter, habitant son ingénieux décor avec ses chansons qui, hier, faisaient réfléchir davantage qu’elles nous invitaient à nous dégourdir. Stromae remet ça encore ce soir et demain au Centre Bell, où il reviendra encore le 14 décembre, après une visite au Centre Vidéotron de Québec le 11.

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