À bas la «taxe» t-shirt

La vente de marchandise, vêtements et albums est une source de revenus cruciale pour les artistes indépendants comme Les Shirley.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La vente de marchandise, vêtements et albums est une source de revenus cruciale pour les artistes indépendants comme Les Shirley.

La conjoncture dans l’industrie de la musique force les artistes à diversifier leurs sources de revenus pour joindre les deux bouts. La tournée, ainsi que les produits dérivés que les musiciens vendent durant leurs concerts, est essentielle. Or, plusieurs salles et festivals exigent que les musiciens leur versent une commission sur les chandails et les albums qu’ils vendent à leurs fans, une situation dénoncée depuis plusieurs mois au Royaume-Uni et qui mobilise maintenant les musiciens d’ici.

Le groupe rock Les Shirley effectuait jeudi soir sa rentrée montréalaise. Pour l’occasion, ses membres mettaient en vente de nouveaux chandails à manches longues, « qu’on n’offre pas sur notre site Internet pour prioriser les gens qui viennent au spectacle », explique Raphaëlle Chouinard, guitariste, chanteuse et gestionnaire principale du groupe.

Ce fut un succès : Les Shirley avaient déjà écoulé les deux tiers de leur production après leur concert samedi dernier à L’Anti, à Québec. La vente de marchandise, vêtements et albums est une source de revenus cruciale pour les artistes indépendants comme Les Shirley. Grâce à ça, les musiciennes ont pu rembourser « rapidement » les coûts de production de leur premier album, Forever is Now, paru en 2021. « Quand tu pars en tournée, c’est grâce à la merch que tu reviens à la maison sans être déficitaire, indique Raphaëlle. En 2022, les sources de revenus pour les musiciens, c’est vendre des billets de spectacle et de la marchandise. »

Des commissions

Les Shirley joignent leur voix au concert de dénonciations à l’endroit des salles qui exigent une commission, laquelle peut aller de 10 % à près de 25 % de la vente de marchandise — et jusqu’à 35 % dans un festival, selon les témoignages que nous avons recueillis. Parfois, l’équipe de gestion d’une salle de spectacle justifie la commission par le fait que les musiciens n’ont personne pour gérer le kiosque de marchandise et qu’elle leur offre d’y affecter un de ses employés.

Jon Weisz, directeur général de Scènes de musique alternatives du Québec, affirme que la majorité de ses membres ne demandent pas de commission aux artistes, mais à titre de producteur et promoteur de spectacles, il a souvent vu ce genre de demande : « Généralement, c’est entre 10 % 15 % des ventes, mais souvent, les salles vont prendre des commissions sur les vêtements et pas sur la musique enregistrée […] Ensuite, chaque situation est différente, et il faut prendre en compte le montage financier de la production du spectacle » pour juger ou non de la pertinence de cette pratique.

« Je comprends que tout le monde se serre la ceinture partout et que les salles de spectacle écopent aussi, mais pour nous, c’est une question éthique, explique Raphaëlle Chouinard. Ces ventes-là nous reviennent », un point de vue partagé par les membres de l’organisation britannique Featured Artists Coalition (FAC), qui, en janvier dernier, lançait la campagne 100 % Venues pour sensibiliser le public à la cause en répertoriant les salles de spectacle qui s’abstiennent d’exiger une commission. « Lorsque les spectateurs achètent la marchandise d’artistes qu’ils aiment, ils veulent que leur argent serve à soutenir cet artiste et s’attendent à ce que ce soit le cas », fait valoir la FAC.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le rappeur Cadence Weapon

« Je réfléchis à ça depuis un bout de temps, parce que j’en ai moi-même fait l’expérience lors de mes tournées, en salle ou en festival, cette année », dit au Devoir le musicien et auteur canadien Rollie Pemberton, alias Cadence Weapon. Lundi dernier, Pemberton rendait le dossier d’actualité en se faisant le porte-parole de la campagne #MyMerch, soutenue par la FAC et la Union of Musicians and Allied Workers. La stratégie utilisée est la même qu’en Angleterre : rendre publique une liste de salles et de festivals « éthiques » qui ne perçoivent pas de commission sur la vente de marchandise.

« De l’extorsion »

« J’ai de la sympathie pour ce que vivent les petites salles, la situation est difficile pour tout le monde, reconnaît Pemberton. Mais je me demande pourquoi il faudrait que ça vienne des artistes, ceux qui attirent le public dans les salles et à qui, pourtant, on n’offre jamais de commission sur la vente de consommations au bar. Les musiciens sont le moteur de cette industrie, pourquoi faut-il leur soutirer de l’argent ? Pour moi, cette pratique est de l’extorsion, parce que si je refuse, on ne m’invitera plus dans cette salle », ce qui est encore plus vrai dans les salles de moyenne ou grande capacité, qui exigent des commissions plus élevées, nous disent les musiciens interviewés. Invité à commenter, Evenko, organisateur d’Osheaga et gestionnaire du MTelus et du Studio TD — anciennement L’Astral —, n’a pas répondu à la demande du Devoir.

Située rue Saint-Denis, la salle Turbo Haüs est déjà sur la liste #MyMerch. En octobre dernier, son gérant, Sergio Da Silva, condamnait la pratique par cette cinglante publication sur Twitter : « Permettez-moi de dire que si vous gérez une petite salle comme la nôtre et que vous demandez une commission, il y a une place spéciale en enfer pour vous et j’espère que vous y arriverez bientôt. »

Quand tu pars en tournée, c’est grâce à la merch que tu reviens à la maison sans être déficitaire

 

« Si la salle met un de ses employés derrière le kiosque de marchandise, je peux comprendre qu’elle se prenne un pourcentage, dit Da Silva. Tout le monde a besoin d’argent ces temps-ci, mais si tu causes des problèmes aux musiciens [en exigeant une commission], tu t’en causes aussi. Les groupes et les salles sont indissociables, tout le monde devrait travailler ensemble pour être capable de passer à travers les deux prochaines années, qui s’annoncent difficiles. » Le gérant fait aussi un lien entre cette pratique et la crise qui sévit dans l’industrie du spectacle musical : « Les commissions, les frais de service à la billetterie, le coût de location des salles, ce sont tous les symptômes d’un même problème : ces entreprises qui, par leur taille, exercent une forme de monopole et imposent leurs méthodes à l’industrie de la musique. »

L’enjeu serait aussi une source de malaise entre les artistes et les salles de spectacle, assure Raphaëlle Chouinard.

« Une fois, on faisait une première partie, c’était bondé, et on avait vendu pas mal de marchandise. Nous nous étions occupées nous-mêmes du kiosque, mais la salle exigeait quand même sa commission de 10 %. À deux reprises, une employée de la salle nous a demandé la commission — jusque dans la ruelle, pendant qu’on chargeait la camionnette. On s’est sauvées sans rien donner. J’ose imaginer que si la salle voulait son argent, elle se serait adressée à notre agence de spectacles, mais je pense que l’employée savait que ça n’avait pas de bon sens. On n’en a jamais entendu parler après. »

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