«Coup d’main»: Vilain Pingouin, toujours à fond de train

Rudy Caya
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rudy Caya

«En vieillissant, je me rends compte que je n’ai pas changé tant que ça », dit en riant Rudy Caya, la voix, la rage de Vilain Pingouin depuis la fondation du groupe en 1986. « Je suis encore un peu un ado, et pas parce que je m’accroche au passé. Je vais avoir 62 ans, je suis ben fier de mes poils et de mes rides et de mes cicatrices de vie, mais quand je regarde autour de moi et que j’entends encore ce discours de boomer… » Le rire cède alors au désespoir et c’est, en partie, ce qui motive le groupe à monter encore sur scène et à enregistrer de nouvelles chansons, dont celles, vitales, du nouveau minialbum intitulé Coup d’main.

La première des quatre nouvelles s’intitule La course ou la vie et commence en enfonçant le couteau dans la plaie : « Tu peux dire à ton père que tu ne vivras pas sa vie », râle Caya sur une rythmique entre le rock et un ska lent tenue par Michel Vaillancourt, à la batterie depuis toujours, et orné de l’accordéon du dernier membre fondateur encore dans l’alignement de départ des Pingouins, Claude Samson.

Rudy Caya y raille la rengaine, « les mêmes stéréotypes voulant que les jeunes ne veulent pas travailler et qu’ils veulent tout avoir. Je ne sais pas, je me disais qu’aujourd’hui, grâce à Internet, on avait accès à tant de savoir et d’opportunités d’apprendre qu’on comprendrait que l’histoire se répète. On tient le même discours que celui qu’on entendait à propos des jeunes dans les années 1950 et 1970. Des enfants rois ? Ben, y’ont hérité d’un royaume de marde ! » martèle le musicien issu, lui, de la génération no future.

Vieilles connivences

 

Le message de Vilain Pingouin a d’autant plus de force qu’il est partagé par une autre sommité du rock québécois : Paul « Polo » Bellemare, des Frères à Ch’val, de Dédé Traké et du groupe pionnier du punk québécois francophone Danger, ici en duo avec son vieil ami Caya : « Polo, je l’ai connu dans le temps que je me tenais au club Le Glass », un incontournable de la jeune scène new wave montréalaise du début des années 1980. « Mettons que j’avais 18 ans quand j’allais là ? Polo, lui, en avait 22 ou 23. Quand j’entrais dans le club, Polo, c’était une des rock stars de la place. Il avait toujours un look. Après, on s’est retrouvé chez [Alain] Caron [fondateur du groupe Les Taches], avec François Lalonde [batteur] et Gilles Brisebois [bassiste] de La Sale Affaire » de Jean Leloup. « Polo, ça a toujours été un peu un grand frère. »

À l’époque, on n’essayait pas de sonner comme la saveur musicale du moment. On n’était jamais à la mode, mais il s’est avéré qu’on n’était pas démodé non plus.

La conversation remonte dans le temps, Rudy Caya s’ouvrant sur ses vastes influences musicales — de The Cure à Sonic Youth, de The Clash à Bauhaus et Front 242 — pour cerner le son, et la manière, des Pingouins, de leur premier album (1990) à aujourd’hui : « À l’époque, on n’essayait pas de sonner comme la saveur musicale du moment. On n’était jamais à la mode, mais il s’est avéré qu’on n’était pas démodé non plus », estime-t-il .

« J’ai grandi dans le milieu punk et alternatif. J’ai toujours gardé un pied là-dedans, puisque ce fut mon école, et ce que j’aimais de ce courant, c’est qu’il refusait les étiquettes. Une musique anti-catégorie, contre la prévisibilité. »

« À l’origine de Vilain Pingouin, on voulait faire de la musique disjonctée, pas nécessairement au goût du jour, et c’est une attitude qui nous suit encore. Les Pingouins ont souvent été catégorisés comme du folk-rock, alors qu’on faisait du pseudopunk, du pseudoreggae, du pseudojazz, du pseudo toutte ! » affirme Caya en soulignant l’écart stylistique entre deux chansons du deuxième album, Roche & Roule — paru il y a trente ans cette année ! —, La mort, un blues-rock pesant, et Le bleu du papier blanc, qu’on pourrait qualifier de jazz musette : « Ça a toujours été un peu ça, le son Pingouin, et je pense que sur le nouveau minialbum, on est resté dans ce trip, avec aucune chanson qui ressemble à la suivante. »

Reconnaissance

 

En 2019, Vilain Pingouin s’entendait avec son ancienne maison de disques Audiogram pour récupérer les bandes maîtresses de ses deux premiers albums afin de les rééditer en format vinyle, remettant les deux classiques du rock québécois sur les tablettes des disquaires et dans les oreilles d’une nouvelle génération de fans. « Un rêve d’ado, commente Caya. On avait toujours rêvé de sortir un vinyle, avec la pochette et le plaisir de la tenir entre les mains pendant qu’on écoute l’album. »

Preuve que le groupe est encore présent en notre mémoire musicale, l’été dernier fut passé sur les scènes du Québec à présenter une vingtaine de concerts. À défaut de pouvoir jouer de la guitare depuis l’accident vasculaire cérébral qui l’a ébranlé en 2018, Caya garde vive sa flamme de leader : « Oui, ça fait du bien de repartir en tournée après la pandémie, confie Caya. Ça remet en forme, physiquement, mais mentalement aussi : être avec les gars, vivre la vie qu’on a choisie, en tournée à visiter la province de long en large. »

Puis, lors du dernier gala de l’ADISQ, un espion avait prévenu les membres de Vilain Pingouin que l’animateur Louis-José Houde avait écrit une blague à propos d’eux pour son numéro d’ouverture. « On l’a regardé avec un peu d’appréhension », avoue-t-il. C’était en fait un hommage, l’humoriste évoquant le pouvoir que peut avoir une bonne chanson sur notre humeur : « Qu’est-ce qui fait que, quand vous mettez les bons mots dans le bon ordre avec les bons accords, on a envie d’aimer nos ennemis ? » a demandé Houde aux musiciens dans la salle. « Et ça dure toute une vie […] il y a des chansons qui ne sortent jamais de nous, qu’on garde dans notre coeur toute notre vie. Moi, j’ai beau voir passer les années et les décennies, quand on ressort Le train de Vilain Pingouin, avec la cloche qui part au début, soudainement, tout est possible ! »

« Après le numéro, Claude [Samson] m’a écrit : “Calvaire, j’ai versé une larme”, confie Rudy. Tu sais, on a gagné deux trophées à l’ADISQ [Groupe de l’année 1991, Album rock de l’année, 1993], mais honnêtement, ce que Louis-José a dit sur nous, ça nous a fait plus plaisir que les deux trophées. On a réalisé : “Ah, OK ! Là, on fait partie de l’histoire.” »

Coup d’main

Vilain Pingouin, Pingouin Records

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