Elton John, l’adieu à l’Amérique

Elton John ne s’est pas économisé lors de son concert d’adieu au Dodger Stadium, diffusé dimanche soir sur Disney+.
Ben Gibson, photo fournie par Disney+ Elton John ne s’est pas économisé lors de son concert d’adieu au Dodger Stadium, diffusé dimanche soir sur Disney+.

À Disney+, cinq horloges. Le « concert international » est ainsi signifié. De New York à Sydney, on le saura. « Une soirée historique, ainsi qu’émouvante », nous signale une présentatrice, avant le montage-hommage annoncé, enfilade de témoignages de légendes plus ou moins vivantes. Quincy Jones, David Beckham, Coldplay, Katy Perry, Miley Cyrus, Sting, Dolly Parton, Lis Nas X, Bette Midler, Lionel Richie, John Legend, Sir Tim Rice, H.E.R., Billie Eilish, The Killers, Lizzo, Lenny Kravitz, Ed Sheeran, Nile Rodgers, Joni Mitchell, Tony Bennett, le prince Harry et Meghan, le président Joe Biden, entre autres, y vont de leur p’tit mot d’amour forcément inconditionnel, absolu et sans réserve. Elton lui-même y va de son clip, évoquant sa première fois à Los Angeles (en 1970, au Troubadour) et le triomphe de 1975 au Dodger Stadium, là où l’on s’apprête tous à le retrouver.

« Qu’est-ce qui vous manquera, dans les tournées ? » lui demande-t-on. « Rien », répond-il.

Admettons. Pour le moment, il est là, partout en même temps. « Portions previously recorded », précise-t-on sous l’image. On s’y attendait un peu. Allez savoir quelle portion… Ça va être bien trop bon pour qu’on se pose la question.

Bennie pour commencer

Et ça démarre. Vlan. Vlan. Vlan. Vlan. « Hey kids… » C’est Bennie et ses Jets. On accuse le coup. Plus qu’on aurait pensé. Yeux dans l’eau. Nigel Olsson tape comme il tapait (éternel champion des toms, comme Ringo et notre Réal Desrosiers), Davey Johnstone le grand guitariste dégingandé, Ray Cooper le diablotin du tambourin, la fidèle équipe est au poste, et ça fait plaisir. C’est beaucoup eux, le son suprêmement pop d’Elton John.

Notre héros a le pantalon de tuxedo tombant. Bah ! Le ridicule ne peut plus le toucher, qu’importe s’il lui manque des bretelles. Il est plutôt en voix, le Reginald Dwight de nos vies, c’est ce qui compte : Philadelphia Freedom a du répondant, I Guess That’s Why They Call It the Blues de la profondeur. « Ça a été un long voyage », dit-il à la planète, puis nous rappelle qu’Aretha Franklin avait enregistré sa version de Border Song, le premier 45 tours de son premier album. Il la chante pour elle. Oh, la chanson, l’âme ! « Holy Moses, I have been removed… »

Succès et chansons d’album au rendez-vous

Et Tiny Dancer, après ça ? « Blue-jean baby, L.A. lady… » En plein coeur, celle-là. Elton à pleins poumons. Oh ! Va-t-on se rendre à la fin de ce dernier soir en Amérique avec tous nos morceaux, tous ses morceaux ? « Hold me closer, tiny dancer / Count the headlights on the highway… » Suit une rareté de l’album Don’t Shoot Me I’m Only the Piano Player : «Have Mercy on the Criminal ». Elles étaient fichtrement fortes, les chansons d’albums, en 1973, bon sang ! Gros solo à rallonge de Johnstone.

On croirait que le stade va décoller dans l’intro de Rocket Man. Un plan de drone montre la place, de très très loin, extraterrestre. Splendide, splendide version, à la fois immense et très semblable à l’originale. Une longue séquence au piano ajoute du beau au beau. Gros plan sur les p’tits doigts boudinés d’Elton, qui le servent encore à merveille : quel jeu unique, quel fabuleux groove que le sien ! Take Me to the Pilot était un tour de force boogie dans les années 1970, ça l’est encore.

Ne pas s’économiser

Elton ne va pas s’économiser, 75 berges ou pas : plus on avance, plus il se lâche «lousse», plus il est l’Elton de toujours. Pardi que tout est bon : il les aligne, ses belles ! Someone Saved My Life Tonight, la poignante Levon, l’inextinguible Candle in the Wind qui ramène Marilyn ce soir à Hollywood, comment décrire la sensation cumulée ? Imparable est un mot mou, les genoux vacillent, la masse musculaire a fondu. Sur place ou dans nos salons, on est bons pour le bac à compost, tellement on est décomposés d’émotion.

Et ce diable d’homme nous assène le fameux doublé d’intro de tant de spectacles : Funeral for a Friend / Love Lies Bleeding. Majestueuse et grandiose comme elle l’était déjà quand on faisait jouer l’album Goodbye Yellow Brick Road à fond dans le système de son Pioneer encore tout neuf en 1975. Elton et les siens la refont comme on la veut, sans invités. Bonne idée, de les faire attendre, les vedettes : qui les attend, au fait ? On a Elton, non ?

Fatalement, les invités

« Burn Down the Mission », de l’album Tumbleweed Connection, n’a besoin de rien d’autre que la voix d’Elton, les doigts d’Elton, l’équipe d’Elton. Tout tient, même Sad Songs (Say So Much) étonnamment funky. Un autre doublé pour pleurer ? Sorry Seems to Be the Hardest Word, puis Don’t Let the Sun Go Down on Me, résistez à ça si vous pouvez. D’autant plus qu’Elton en profite pour empoigner la jugulaire : il nomme son monde, ses survivants, ses morts. C’est aussi, en quelque sorte, une compensation, le temps des invités. Brandi Carlile d’abord. Ça fait plaisir aux gens, à Elton aussi, et ça ravit Brandi. Qui est là pour The Bitch Is Back ? Personne. Pour I’m Still Standing ? La foule, tiens, debout et dûment dansante.

La fin est à l’horizon, ça fait tout drôle et pas si drôle d’y penser. Kiki Dee revient chanter Don’t Go Breaking My Heart comme en 1975. Dommage que France Gall ne soit plus là : on aurait bien pris Donner pour donner, dans le même mouvement. Ne nous plaignons pas : nous avons Crocodile Rock et la foule qui fait les « la la la ». Un peu expédiée, avouons-le, comme l’est Saturday Night’s Alright for Fighting : on sent une certaine fatigue chez Elton. Remarquez, nous sommes un peu vidés itou. En 1975, Elton avait 32 titres au programme. Les 24 de cette soirée d’adieu, l’émotion aidant, peuvent bien taxer le cher homme un tantinet.

Pour le rappel, clin d’oeil, Elton a revêtu une robe de chambre pailletée des Dodgers, en lieu et place du costume de baseball de 1975. Duo disco avec Dua Lipa sur Cold, Cold Heart, en mashup plutôt inutile avec Rocket Man. Allons-y pour la vraie fin finale : Your Song. Son cadeau est sa chanson, et celle-là est pour nous. « How wonderful life is while you’re in the world » : pensez aux proches de votre choix. Une autre ? Une autre. Bernie Taupin vient rejoindre Elton, l’auteur et le compositeur s’étreignent, s’embrassent. Les deux enfants et le conjoint d’Elton sont là aussi. « Merci pour toutes ces années… soyez bons les uns avec les autres… farewell. » Et c’est Goodbye Yellow Brick Road. Littéralement, le bout de la route. Merci, Elton John.

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